11/03/2017

Éternellement jeune

 

 

A quinze ans, j'ouvre les yeux pour aspirer goulûment l'air de la vie, la vraie, celle qui sonne et fait trébucher, celle qui t'emmène à la rencontre du monde, dans des tripots infâmes, dans des dancefloors bondés, dans des lieux inconnus plein de promesses d'un futur qui ne se terminera qu'aux lueurs d'un matin chancelant, entouré de nouveaux visages, comparses d'une nuit ou comparses d'une vie. On regrette son âge, trop jeune, trop frêle, trop adolescent : quinze ans c'est toujours trop jeune. Et puis, à seize ans, on est légalisé. On devient un individu légal, qui traîne légalement dans les tavernes et ne travestit plus sa carte de transport public au supermarché pour acheter son pacson de bières. On boit cul-sec, on descend des bouteilles translucides qui arrachent la gorge et l'esprit, on a franchi la première étape. Sweet sixteen.

Dix-huit ans, majeur, vacciné, et fauché. Un vrai jeune quoi, officiellement jeune. Officiellement citoyen aussi, pour ce que ça veut dire à cet âge, c'est à dire pas grand chose. Dix-huit ans, c'est plaisant, c'est le début d'un début de considération venant du monde extérieur, c'est à dire tous ceux qui ont davantage que dix-huit ans, c'est à dire quasiment tout le monde. C'est le début. On avance un peu et nous voilà à dix-neuf ans, qui ne fait pas rêver, mais qui ne dérange pas plus que ça. Soirées et frasques s’enchaînent, en voie de routinisation. Et viennent les vingt-ans, l'université, les études, les amphithéâtres, la révolution, les manifs, classique quoi. A vingt-ans, on va changer le monde, on va le plier à sa volonté, parce qu'il ne nous fait pas rêver, avec ses promesses de contraintes et de responsabilités à venir, avec ses rues pleines de gens moins jeunes que nous, par trop sérieux, par trop cravatés, par trop anesthésiés. Morne morosité courant les rues annonçant la venue de temps non désirés. Alors on brandit Marx, Lénine et Bakounine, et on annonce au monde qu'il a été aboli et reconstruit selon nos désirs et nos aspirations ; aujourd'hui, demain, maintenant. Parce qu'on veut vivre, parce que ce serait sûrement mieux autrement, parce que le rouge nous va mieux au teint. Mais le monde s'en fout.

Vingt et un an. Plutôt sympathique comme âge ; la majorité aux US, la majorité partout donc. Mais bon, avant on croyait que la vie s'arrêtait à vingt ans, alors on se pose des questions. Et maintenant ? Et après ? C'est quoi le plan ? C'est quoi le prochain trip ? Les questions se fondent dans les études, car les études résoudront tout, c'est certain puisque la connaissance est tout. Mais les études posent de nouvelles questions et on a vingt deux ans. Vingt-deux ans, un âge non inclus dans notre software : on a pas signé pour ça. On a signé pour avoir vingt ans et ça s'arrête là. Il faut recomposer, repenser, revoir. On était jeune jusqu'à vingt ans, on le sera jusqu'à vingt-cinq ans. Après tout, les études sont censées s'arrêter à vingt-cinq ans, qu'on nous a dit, un jour, quelqu'un, au coin d'une table.

Mais voilà, le corps, le temps, le monde, rien ne se plie à l'impuissance de la volonté. On passe les vingt-trois, les vingt-quatre, mais rien n'y fait : on a vingt-cinq ans, inévitables vingt-cinq ans. Du coup on a décidé qu'on serait jeune jusqu'à trente-cinq ans. On s'est offert dix ans, gratis, comme ça. Jeune, et donc sans enfants, car les enfants ça coûte cher, ça prend du temps, et moi j'en ai besoin pour faire le tour du monde tant qu'il y a du pétrole. Et pour rester jeune. Kerouac a pris la route à vingt-cinq ans, Ginsberg a prononcé Howl à vingt-neuf ans et Bukowski n'a pas publié grand chose avant cinquante-cinq ans. Ils sont sympas, ils m'ont laissé une marge. Une marge où je serai jeune. Éternellement jeune.

 

 

 

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