• Souvenir d'un dimanche

     

    Corps déglingué
    Aube agonisante
    Feu puant
    Âme endolori
    Mauvais matin
    Mauvais dimanche

    Et puis je grimpai en haut d'une montagne
    Et je me sentis mieux.

     

    AF

     

     

  • La châtelaine

     

    Depuis mon enfance on m'a parlé d'un château
    Et la châtelaine me disait souvent, comme il était beau
    Mais le château était récits et souvenirs
    Ses pierres aussi transparentes que sa mémoire.

    La châtelaine maintenait tout de même
    Les rituels de l'ancienne cour
    Et tous ensembles, nous communions
    Dans la Grande Cérémonie du Thé.

    Tout sourire, nous échangions
    Sur le sens de Tout Cela
    Sur Ce Qu'il Est
    Sur Ce Qu'il Sera.

    Et le thé se déversait
    Joyeusement et fumant
    Dans un tourniquet de gosiers gobeurs
    Tandis que l'on jouait des mains pour parler.

    Mais le château n'est plus là
    Il n'est plus là depuis longtemps
    Et, à présent, la châtelaine n'est plus là non plus
    Et le thé a cessé de couler.

    L'Ancien Monde s'en va
    Et ne subsistent que
    Les souvenirs
    Les émotions
    Les chuchotements du passé.

    Et tout le passé nous parle
    La nuit, ou quand la nuit gagne le jour
    Quand notre esprit divague
    Quand notre esprit fatigue.

    Et je vois le château
    Et je vois la châtelaine
    Et je vois le passé
    Qui ne nous engloutira pas.


    Adrien Faure

     

  • Maux d'un samedi

     

    Accroupis dans ma grotte
    Affrontant un horrible hoquet
    Je lis les biographies des grands hommes
    Dressant quelques plans futurs
    Sur la base de leurs exemples délirants.

     

    AF

     

     

  • Les Chevaliers de la Table Ronde

     

     

    Il était une terre sombre et maudite,
    Que des Chevaliers vinrent un jour libérer,
    Réunis autour d'une Table Ronde, ils parlèrent,
    Et parlèrent tant, qu'une génération passa.

    Quand les palabres se furent éteintes,
    Les Chevaliers se saisirent de leurs montures,
    Et partirent enfin en quête du Graal,
    Qui seul peut briser toute malédiction.

    Après plusieurs années,
    De périples et de péripéties,
    De chevauchées et de cavalcades,
    L'un d'entre eux trouva le Graal.

    Et c'est alors qu'il sut que,
    Si la terre était bel et bien sombre,
    La malédiction, elle,
    N'existait pas.

    Ramenant le Graal à la Table Ronde,
    Il découvrit la Table brisée,
    Et la Chevalerie éparpillée,
    La tête pleine de malédictions.

    Et ce fut la chute de Camelot,
    Mais la terre, sombre, demeurait,
    Et le Chevalier s'en alla,
    Le Graal à la main.


    Adrien Faure

     

     

     

  • Un ami

     

     

    « Moi, tu vois, dès que j'ai dix mille balles sur mon compte, je pars en voyage. »
    Chopes qui trinquent bruyamment, éclats de rire.
    S. savait rire. S. savait vivre.
    Ensemble, festoyant pendant deux ans sans relâche.
    Bras dessus, bras dessous, pack à la main,
    de soirée en soirée, de fête en fête,
    comme le font tous les bons amis du monde.

    Meilleur humain que beaucoup,
    généreux, serviable, toujours aimable,
    en même temps que doté d'une intelligence aiguë,
    et d'un mépris de certaines convenances.

    Flash de S.
    Au petit matin
    Au bout de la nuit
    Dans un parc
    Au milieu des étoiles.

    S., j'étais à Tokyo quand j'ai appris.
    Tu n'as ni tombe, ni tombeau,
    ni pierre commémorative,
    mais tu as une sépulture symbolique,
    partout où tu aimais aller.
    Dans ton goût du voyage,
    dans ta terre promise,
    cambodgienne.

    Nous y mènerons un pèlerinage, sur tes traces.
    Et peut-être, alors, retrouverons-nous
    Quelque chose.
    De toi.



    A S., tué par la banalité administrative,
    alors qu'il tentait de mettre les voiles.

     

     

  • Beatus corpus

     

     

    Le corps du Christ,
    Le pur esprit désincarné,
    Le voyageur de l'intellect,
    Kant, dans son appartement,
    Les marxistes théorisant au coin du feu,
    P. retiré dans sa maison de campagne.


    Le corps vivant, le corps vibrant,
    Le corps cherchant le corps autre,
    Le corps dansant, expérimentant, pulsant,
    Le corps ivre, ivre de vie,
    Et celui aimant, désirant, désireux.


    Le corps soulevé par les poumons, 
    Corps mourant, mais toujours soulevé,
    Étincelle de vie, derniers instants,
    Poumons de vie,
    Souffle de vie,
    Souffle.


    Beatus corpus

     

     

  • Beat

     

     

    Autour de moi, j'aperçois des jeunes gens, étudiants de longue durée, ou en pleine galère de recherche d'un premier emploi - qui pourrait leur offrir un salaire leur permettant d'assurer un peu plus que leur survie matérielle, voire simplement leur survie matérielle, intellectuellement brillants, désargentés par de trop longues années d'étude, ou désargentés de toujours, désabusés par la politique et par le militantisme, athées ou peu religieux, cyniques parfois, incisifs souvent, précariat intellectuel sans idoles et sans dieux, en marge de la civilisation occidentale et de la petite bulle de prospérité helvétique. Abandonnant leurs folles espérances professionnelles, certains se rétrogradent dans d'obscurs emplois de désillusion, en attendant que. On leur avait pourtant dit qu'il fallait faire ce qu'ils aimaient, mais ce qu'ils aimaient n'était finalement pas au rendez-vous. A 20 ans, projetez vos espérances, suivez vos intuitions, puis, de 25 à 30 ans, passez cinq ans à réparer les choix de vos 20 ans ? L'école obligatoire et post-obligatoire nous a fourni une culture générale des plus avenantes, et parfaitement peu professionnalisante, éducation bourgeoise nous mettant à égalité avec les bourgeois, l'argent en moins, ou comment désorienter au nom de belles mais creuses valeurs à coup de milliards publics.

    Mais parmi ces jeunes gens, certains ont été saisis par la plume. Alors, les mots se déversent, parfois grands torrents, parfois petits ruisseaux, toujours en conquête de nouvelles régions de papier, à défaut du monde, repoussant d'imaginaires frontières intérieures, poussant plus loin toute la fantaisie de leur esprit. Explorateurs, aventuriers, leurs doigts de géants pianotent dans un long vol qui les mène dans ce quelque part qui est l'ailleurs tant désiré.

    Je lis l'histoire des années 1950 et 1960 et je me dis que nous sommes plutôt dans les années 1950 que dans les années 1960. Époque sans mouvements, époque conformiste.

    Époque de gestation ?

     

     

    Adrien Faure