24/03/2017

Le maître du swing

 

 

 

 

Gravière, 2015. Des corps vibrent sur la piste de danse, des bras se tendent, des jambes s'arquent, des visages s'enfoncent profondément dans le rythme de la musique, des pieds voltigent, et partout le swing se trémousse et émousse les sens. La jeunesse genevoise, de 16 à 35 ans, est là, enflammant la nuit et étincelant d'une énergie sauvage. A la musique, un homme, l'homme le plus énergique de la soirée, et c'est lui, DJ Mitch, 70 ans, maître du swing en Suisse romande.

 

Mais d'où sort-il en fait ?

 

Michel Caillat est né le 22 avril 1945 à Winterthur. Son père était représentant de commerce en machines à coudre. Après avoir déménagé à Genève à 4 ans, il y effectue sa scolarité. Dès 16 ans, il travaille comme auxiliaire à la Poste les dimanches pour 50 francs par jour. A 21 ans, son père décède et il trouve un emploi comme enseignant de français, d'histoire et de géographie au cycle, bien qu'il n'ait que la matu en poche - merveille du marché du travail de l'époque. En 1968, il rejoint le Groupe de Luttes Internationales, un collectif gramscien-luxembourgien-libertaire, dont les réunions durent parfois de 8 heures à 2 heures du matin, qui milite pour la création d'un centre autonome culturel et manifeste contre la guerre au Vietnam.

 

Années 70. Avec la crise et un marché du travail en berne, on lui demande de passer une licence. Il s'exécute et obtient une licence en géographie en 1978. Pour pouvoir enseigner au collège, il passe en 1985 une deuxième licence, en histoire cette fois-ci. En 2000, à 55 ans, il obtient un crédit du Fonds National de la Recherche Suisse pendant 5 ans pour commencer une thèse sur l'Entente Internationale anticommuniste. Il la soutiendra en 2013.

Pendant ces années de recherche et de fouilles d'archives, il profite de ses nouveaux horaires, complètement libres, pour commencer à mixer, avec une première au Rhino en 2002. Vers 2010, à 65 ans, surfant sur la vague electro-swing qui déferle sur l'Europe, de grands établissements genevois commencent à l'inviter, et, en 2013, il devient DJ-résident à la Gravière. Depuis 1 an, il mixe au moins une fois par semaine, et parfois 3 soirées en continu, que ce soit à Genève, Lausanne, la Chaux-de-fond ou Berlin.

 

Sa musique, qu'il qualifie de noire américaine et des Caraïbes, s'étend temporellement de 1920 à 1970. Cette musique, elle est née dans les cabarets et les dancings de l'époque, durant la Prohibition. Pour écouler leur stock d'alcool et blanchir leur argent, les gangsters américains achetaient ce genre d'établissements et, pour réduire les coûts, engageaient essentiellement des employés Noirs. De très grands artistes Noirs s'y retrouvent pour survivre, dans le contexte raciste et ségrégationniste de l'époque, et y créent cette musique dansante que nous affectionnons tant aujourd'hui.

 

Le maître du swing est aussi un cycliste invétéré et un inconditionnel de la Critical Mass, ce grand rassemblement mensuel mondial de la mobilité douce. D'ailleurs, c'est là où je l'ai rencontré, avant de rejoindre moi-aussi le cortège de ses fans, qui viennent l'entendre mixer, et taper du talon.

 

 

 

 

Cet article fut à l'origine publié dans le Diurnambule

 

 

 

15:39 Publié dans DJ Mitch | Lien permanent | Commentaires (0)

23/03/2017

Par ordre du Ministre de la Guerre

 

 

 

le porteur du présent appel

est invité à se munir

d’une paire de chaussures

d’une ceinture

d’une chemise

d’une cuillère

d’une fourchette

il n’en faut pas moins

pour mourir à la guerre

 

 

 

 

 

 

 

 

Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

 

11/03/2017

Éternellement jeune

 

 

A quinze ans, j'ouvre les yeux pour aspirer goulûment l'air de la vie, la vraie, celle qui sonne et fait trébucher, celle qui t'emmène à la rencontre du monde, dans des tripots infâmes, dans des dancefloors bondés, dans des lieux inconnus plein de promesses d'un futur qui ne se terminera qu'aux lueurs d'un matin chancelant, entouré de nouveaux visages, comparses d'une nuit ou comparses d'une vie. On regrette son âge, trop jeune, trop frêle, trop adolescent : quinze ans c'est toujours trop jeune. Et puis, à seize ans, on est légalisé. On devient un individu légal, qui traîne légalement dans les tavernes et ne travestit plus sa carte de transport public au supermarché pour acheter son pacson de bières. On boit cul-sec, on descend des bouteilles translucides qui arrachent la gorge et l'esprit, on a franchi la première étape. Sweet sixteen.

Dix-huit ans, majeur, vacciné, et fauché. Un vrai jeune quoi, officiellement jeune. Officiellement citoyen aussi, pour ce que ça veut dire à cet âge, c'est à dire pas grand chose. Dix-huit ans, c'est plaisant, c'est le début d'un début de considération venant du monde extérieur, c'est à dire tous ceux qui ont davantage que dix-huit ans, c'est à dire quasiment tout le monde. C'est le début. On avance un peu et nous voilà à dix-neuf ans, qui ne fait pas rêver, mais qui ne dérange pas plus que ça. Soirées et frasques s’enchaînent, en voie de routinisation. Et viennent les vingt-ans, l'université, les études, les amphithéâtres, la révolution, les manifs, classique quoi. A vingt-ans, on va changer le monde, on va le plier à sa volonté, parce qu'il ne nous fait pas rêver, avec ses promesses de contraintes et de responsabilités à venir, avec ses rues pleines de gens moins jeunes que nous, par trop sérieux, par trop cravatés, par trop anesthésiés. Morne morosité courant les rues annonçant la venue de temps non désirés. Alors on brandit Marx, Lénine et Bakounine, et on annonce au monde qu'il a été aboli et reconstruit selon nos désirs et nos aspirations ; aujourd'hui, demain, maintenant. Parce qu'on veut vivre, parce que ce serait sûrement mieux autrement, parce que le rouge nous va mieux au teint. Mais le monde s'en fout.

Vingt et un an. Plutôt sympathique comme âge ; la majorité aux US, la majorité partout donc. Mais bon, avant on croyait que la vie s'arrêtait à vingt ans, alors on se pose des questions. Et maintenant ? Et après ? C'est quoi le plan ? C'est quoi le prochain trip ? Les questions se fondent dans les études, car les études résoudront tout, c'est certain puisque la connaissance est tout. Mais les études posent de nouvelles questions et on a vingt deux ans. Vingt-deux ans, un âge non inclus dans notre software : on a pas signé pour ça. On a signé pour avoir vingt ans et ça s'arrête là. Il faut recomposer, repenser, revoir. On était jeune jusqu'à vingt ans, on le sera jusqu'à vingt-cinq ans. Après tout, les études sont censées s'arrêter à vingt-cinq ans, qu'on nous a dit, un jour, quelqu'un, au coin d'une table.

Mais voilà, le corps, le temps, le monde, rien ne se plie à l'impuissance de la volonté. On passe les vingt-trois, les vingt-quatre, mais rien n'y fait : on a vingt-cinq ans, inévitables vingt-cinq ans. Du coup on a décidé qu'on serait jeune jusqu'à trente-cinq ans. On s'est offert dix ans, gratis, comme ça. Jeune, et donc sans enfants, car les enfants ça coûte cher, ça prend du temps, et moi j'en ai besoin pour faire le tour du monde tant qu'il y a du pétrole. Et pour rester jeune. Kerouac a pris la route à vingt-cinq ans, Ginsberg a prononcé Howl à vingt-neuf ans et Bukowski n'a pas publié grand chose avant cinquante-cinq ans. Ils sont sympas, ils m'ont laissé une marge. Une marge où je serai jeune. Éternellement jeune.

 

 

 

14:28 Publié dans Jeunesse | Lien permanent | Commentaires (0)