A ceux que nous aimions mais qui nous ont quitté

  • La châtelaine

     

    Depuis mon enfance on m'a parlé d'un château
    Et la châtelaine me disait souvent, comme il était beau
    Mais le château était récits et souvenirs
    Ses pierres aussi transparentes que sa mémoire.

    La châtelaine maintenait tout de même
    Les rituels de l'ancienne cour
    Et tous ensembles, nous communions
    Dans la Grande Cérémonie du Thé.

    Tout sourire, nous échangions
    Sur le sens de Tout Cela
    Sur Ce Qu'il Est
    Sur Ce Qu'il Sera.

    Et le thé se déversait
    Joyeusement et fumant
    Dans un tourniquet de gosiers gobeurs
    Tandis que l'on jouait des mains pour parler.

    Mais le château n'est plus là
    Il n'est plus là depuis longtemps
    Et, à présent, la châtelaine n'est plus là non plus
    Et le thé a cessé de couler.

    L'Ancien Monde s'en va
    Et ne subsistent que
    Les souvenirs
    Les émotions
    Les chuchotements du passé.

    Et tout le passé nous parle
    La nuit, ou quand la nuit gagne le jour
    Quand notre esprit divague
    Quand notre esprit fatigue.

    Et je vois le château
    Et je vois la châtelaine
    Et je vois le passé
    Qui ne nous engloutira pas.


    Adrien Faure

     

  • Un ami

     

     

    « Moi, tu vois, dès que j'ai dix mille balles sur mon compte, je pars en voyage. »
    Chopes qui trinquent bruyamment, éclats de rire.
    S. savait rire. S. savait vivre.
    Ensemble, festoyant pendant deux ans sans relâche.
    Bras dessus, bras dessous, pack à la main,
    de soirée en soirée, de fête en fête,
    comme le font tous les bons amis du monde.

    Meilleur humain que beaucoup,
    généreux, serviable, toujours aimable,
    en même temps que doté d'une intelligence aiguë,
    et d'un mépris de certaines convenances.

    Flash de S.
    Au petit matin
    Au bout de la nuit
    Dans un parc
    Au milieu des étoiles.

    S., j'étais à Tokyo quand j'ai appris.
    Tu n'as ni tombe, ni tombeau,
    ni pierre commémorative,
    mais tu as une sépulture symbolique,
    partout où tu aimais aller.
    Dans ton goût du voyage,
    dans ta terre promise,
    cambodgienne.

    Nous y mènerons un pèlerinage, sur tes traces.
    Et peut-être, alors, retrouverons-nous
    Quelque chose.
    De toi.



    A S., tué par la banalité administrative,
    alors qu'il tentait de mettre les voiles.

     

     

  • Beatus corpus

     

     

    Le corps du Christ,
    Le pur esprit désincarné,
    Le voyageur de l'intellect,
    Kant, dans son appartement,
    Les marxistes théorisant au coin du feu,
    P. retiré dans sa maison de campagne.


    Le corps vivant, le corps vibrant,
    Le corps cherchant le corps autre,
    Le corps dansant, expérimentant, pulsant,
    Le corps ivre, ivre de vie,
    Et celui aimant, désirant, désireux.


    Le corps soulevé par les poumons, 
    Corps mourant, mais toujours soulevé,
    Étincelle de vie, derniers instants,
    Poumons de vie,
    Souffle de vie,
    Souffle.


    Beatus corpus