La vie incarnée

  • Face à moi

     

    Quadrilatères vitrés en uniformes
    Innombrables, fureteur passant, tête plongeante
    Pigeons parmi se butinant 
    Roches du mur grillagées, couvertes d’ombres légères souvenirs
    De lianes éparses, mémoire d’une jungle d’autrefois
    Et, au milieu, une lampe
    Se balance doucement comme un trapéziste
    Embouteillage fortuit de formes humaines
    Sur le gris du ciel
    Au loin cherche sa respiration
    Un pauvre hêtre enserré
    Surplombé par un horizon de tuiles
    Coupantes comme ma vision
    Une comète aérienne encore plus haut
    Et en face il n’y a personne.


    AF



  • Un studio à Paris

     

     

    Paris, 14 juin 2018

     

    Sous les combles dans le 2e, un petit studio, illégal il paraît, très sobre, c’est-à-dire au stade précédant l’insalubrité. Pas cher évidemment, vous l’avez deviné. Un proprio complètement à la masse, en retard, fort sympathique. Il débarque valise à la main, comme si c’était lui qui venait s’installer. Il disparaît pendant trois heures et revient avec du linge frais, selon les critères parisiens je suppose. Sous ma lucarne, l’église de la Sainte Moustache, une caserne d’hommes du feu, des pavés et une passade de badauds. Tout cela est assez romantique, peut-être.


    16 juin


    J’avale à grands pas les marches des six étages qui me séparent de ma cellule, tout craque et se craquèle joyeusement sous mes pieds. Poussières hébétées voletant en paisibles bourrasques, tuyaux innombrables trouant le sol et piquant du haut, transperçant chaque étage de part en part, comme les tubes du Brazil de Gilliam. Certaines portes ne ferment pas vraiment et transparaît alors un filament de l’existence de voisins éphémères plongés dans ce vaste taudis en plein cœur de l’hypercentre de Paname. Délaissé, un pauvre chauffage tout poudré me scrute piteusement durant mes montées et mes descentes d’alpiniste.



    18 juin


    Je m’en vais. Depuis plusieurs jours une poubelle ventrue sue et suinte sans espoir dans la mince entrée servant de sas à l’immeuble. Je la laisse à son agonisante décomposition spontanée. Puisse un éboueur prendre en pitié ces habitants sans concierge.

    Et puis le trajet de retour. Le train s’arrête brusquement. Deux Anglaises parlent fort. Un bébé s’éveille par à-coups. Des champs de maïs à perte de vue. Quelques pylônes piquetant la crête au loin. Un homme dort, la bouche ouverte, écouteurs sans fil aux oreilles, il me rappelle un soûlard de l’aube endormi dans un bus quelconque au bout d’une route quelconque lors d’un matin sauvage déjà oublié. Derrière sa fenêtre, le train se remet à défiler, les Anglaises à babiller et le bébé se tait.

    Courbures de roches à travers la vitre, sous les feuillages j’aperçois l’onde qui scintille, de l’autre côté, la rivière se fait franche et tachetée.

    Être ou ne pas être en mouvement. 

     

     

    Adrien Faure  

     

     

     

     

     

  • Le futur

     

    Et la peau se flétrira
    Et les dents se fissureront
    Et les muscles se feront flasques
    Et les cheveux finiront dans la fosse

    Ce sera le temps de la décrépitude
    De l'ignominie et de la faiblesse
    Nous ramperons, nous pleurerons
    Mais rien n'y pourra

    Notre vie consumée ricanera
    Quand nous contemplerons
    Comme Narcisse, dans une flaque

    D'un mauvais whisky, glaçant
    Ce qui reste de nos os, de nos chaires
    Jusqu'à ce que la nostalgie et le regret nous emportent.

     


    - AF

     

     

     

  • Les moines-guerriers

     

    Genève, Cité Sainte
    Pleine de moines-guerriers
    De guerriers-ermites
    Parés de leurs armes puissantes
    La Plume
    Le Verbe
    et la Vie
    Ils écrivent
    Comme ils vivent
    Sans limites
    Sans frontières
    Et sans peurs
    Du moins, c'est là
    Le mythe
    Que l'on se raconte.


    - AF


     

     

  • Nous les mortels

     


    Et la mort plane à nouveau

    Nous qui nous croyions immortels

    Qui nous roulions, entre fange et futilités.



    La bête sombre ronge les corps et dévore ses enfants

    Combien de sacrifices faudra-t-il ?

    Amis chers, chaires aimées, chaires broyées

    Dressant un fier front, faisant face.



    Karma, destinée, mais corps surtout

    Qu'on-ils vécu pour que déjà

    On les arrache, on les déterre

    On les enterre, enfin ?



    - AF

     

     

     

  • Révolution contre l'Ennui

     

     

    Ouvrez les prisons

    Licenciez l'armée

    Fermez les asiles

    Brisez les écrans

    Buvez 1 litre

    Buvez 10 litres

    Buvez les écrans

    Attrapez-vous

    Démangez-vous 

    Démondanisez

    Hachez une porte menue 

    Ludifiez 

    Nettoyez vos habitudes

    Salissez vos comportements

    Soyez sales

    Cholestérolisez-vous

    Mangez gras

    Dénidifiez

    Amourachez-vous

    Coupez-vous les cheveux

    Repoussez-les

    Teignez vos sourcils

    Peignez-vous le nez

    Utopisez

    Forniquez l'utopie



    - AF



     

     

  • Sur les traces de Hunter Thompson

     

     

    27 décembre 2017

    Sur les traces du journaliste gonzo, Hunter Thompson, me voici à Porto Rico (ou Puerto Rico comme on dit ici), où il se gava de rhum pour mieux écrire l'excellent Rhum Diary (pas très bien adapté à l'écran soit dit en passant). Je réside au dix-septième étage, à deux pas de l'océan, constamment bercé par les vagues, qui, visiblement, ne s'arrêtent jamais de ce côté de l'île. J'ai, évidemment, acheté une première bouteille de rhum portoricain. On verra ce que ça donne.

    30 décembre 2017

     

    Le Vieux San Juan est charmant. Petites ruelles pavées qui montent et descendent emplies de jolies maisonnées colorées, l'océan partout autour à l'horizon, des îles saupoudrées de palmiers au loin, et le soleil qui berce tout ça. Le pied. Tranchant la belle image de carte postale, deux forteresses coloniales d'un bout à l'autre de la ville, bâties de gros blocs à même le roc, semblant capables de résister à une canonnade caribéenne, et coiffées de tourelles et autres aspérités architecturales protectrices. En venant de Condado, j'ai traversé un parc un peu dévasté par l'ouragan, à chaque pas on y croise des lézards fuyant et des iguanes paresseux, ainsi que quelques oiseaux inconnus mais sympathiques.

    A propos de l'ouragan, la capitale a été plutôt bien préservée, du moins autant que je peux en juger, même si les dégâts sont toujours visibles et que beaucoup d'ouvriers s'affairent de-ci de-là pour reconstruire infrastructures, espace public et résidences. Le plus perturbant est ce Maria qui apparaît sur les murs, parfois, au détour d'un chemin, quand on ne s'y attend pas. Réminiscence d'un Maria immense, gravé sur le devant d'un gigantesque hôtel tout craquelé, tout croulant, abandonné au vent marin, juste avant la plage d'El Escambron. Signature d'une blessure qui ne s'est pas encore refermée. 

    31 décembre 2017

     

    Célébrer la nouvelle année ici, à Porto Rico, semble presque hors de propos. J'ai tellement l'habitude d'être en Europe à ce moment-là que j'associe totalement cette fête - en soi peu glorieuse puisque ce n'est qu'une obligation sociale de beuverie entre amis - au froid et aux déambulations glacées de milliers d'avinés convergeant vers les lieux publics pour une communion au rabais entre soûlards d'un soir.

    Mais changeons de sujet. J'ai remarqué qu'un élément, plus ou moins conscient, de l'atmosphère de l'île (ou de son folklore) réside dans le passage continu de ces petits et grands avions, ainsi que d'hélicoptères, qui survolent  sans cesse San Juan de part en part. Cela participe un peu à créer cette ambiance caribéenne à laquelle, à vrai dire, on s'attend en tant que touriste en venant ici.

    1er janvier 2018

     

    Bourrasques à Front Ocean Beach
    En arrière plan
    Un vieux rescapé des sixties
    Chante sur sa guitare
    Mais on ne l'entend pas
    Face à nous, le ballet
    Des parapentes aquatiques
    Crépuscule violacé
    Les pieds collés au sable.

    2 janvier 2018

    J'aime contempler l'océan et me représenter mentalement la distance qui me sépare de Genève, de la Suisse, de l'Europe. J'aime écrire sur le sable, au milieu de palmiers qui flottent au gré du vent. J'aime l'odeur de la brise marine. Et j'aime les mots.

    4 janvier 2018

    Black out sur San Juan. La clim se débranche, les lumières vacillent et sombrent, le wifi se tait piteusement. Le silence après la tempête. Puis, nous marchons dans la rue, apercevons un cortège de voitures étranges, couvertes d'ampoules de couleur. On s'engouffre quelque part, tandis qu'un encapuchonné balance des pétards, provoquant l'émoi des passants. Ambiance électrique ? 

    Nuit du 5 janvier au 6 janvier 2018

    Voyage de retour sportif. Une platée de passagers suffoquent avec moi après l’atterrissage à Philadelphie. Le capitaine grésille à l'interphone en américain : l'accès au gate est bloqué, un handicapé refuse de sortir dans le froid. On s'ennuie ferme trois-quart d'heures tous ensemble, à scruter avec inquiétude les téléphones des passagers les plus connectés pour deviner si on attrapera notre prochaine correspondance.

    Le gate est débloqué. On fait la queue devant l'entrée du nouvel avion. Mais ça recommence. Visiblement quelque esprit malin souhaite me voir rester à Philadelphie pour je ne sais quelle raison occulte. On traînasse deux heures sur nos sièges en attendant qu'une poignée de malades, grippés à l'australienne, soient expulsés proprement de notre vaisseau. Résultat, avec toutes ces fumeuses tribulations j'arrive à Londres en retard et loupe ma correspondance. Plusieurs heures plus tard, je parviens à Genève. Mais sans ma valise évidemment. 

    8 janvier 2018

    Ma valise vient d'arriver. Elle contient mon ordinateur, qui contient... le présent billet. Voyager c'est magique, j'adore ça. Mais bon, maintenant, retour aux études et au boulot. See you



    Adrien Faure

     

     

  • Souvenir d'un dimanche

     

    Corps déglingué
    Aube agonisante
    Feu puant
    Âme endolori
    Mauvais matin
    Mauvais dimanche

    Et puis je grimpai en haut d'une montagne
    Et je me sentis mieux.

     

    AF

     

     

  • La châtelaine

     

    Depuis mon enfance on m'a parlé d'un château
    Et la châtelaine me disait souvent, comme il était beau
    Mais le château était récits et souvenirs
    Ses pierres aussi transparentes que sa mémoire.

    La châtelaine maintenait tout de même
    Les rituels de l'ancienne cour
    Et tous ensembles, nous communions
    Dans la Grande Cérémonie du Thé.

    Tout sourire, nous échangions
    Sur le sens de Tout Cela
    Sur Ce Qu'il Est
    Sur Ce Qu'il Sera.

    Et le thé se déversait
    Joyeusement et fumant
    Dans un tourniquet de gosiers gobeurs
    Tandis que l'on jouait des mains pour parler.

    Mais le château n'est plus là
    Il n'est plus là depuis longtemps
    Et, à présent, la châtelaine n'est plus là non plus
    Et le thé a cessé de couler.

    L'Ancien Monde s'en va
    Et ne subsistent que
    Les souvenirs
    Les émotions
    Les chuchotements du passé.

    Et tout le passé nous parle
    La nuit, ou quand la nuit gagne le jour
    Quand notre esprit divague
    Quand notre esprit fatigue.

    Et je vois le château
    Et je vois la châtelaine
    Et je vois le passé
    Qui ne nous engloutira pas.


    Adrien Faure

     

  • Maux d'un samedi

     

    Accroupis dans ma grotte
    Affrontant un horrible hoquet
    Je lis les biographies des grands hommes
    Dressant quelques plans futurs
    Sur la base de leurs exemples délirants.

     

    AF

     

     

  • Les Chevaliers de la Table Ronde

     

     

    Il était une terre sombre et maudite,
    Que des Chevaliers vinrent un jour libérer,
    Réunis autour d'une Table Ronde, ils parlèrent,
    Et parlèrent tant, qu'une génération passa.

    Quand les palabres se furent éteintes,
    Les Chevaliers se saisirent de leurs montures,
    Et partirent enfin en quête du Graal,
    Qui seul peut briser toute malédiction.

    Après plusieurs années,
    De périples et de péripéties,
    De chevauchées et de cavalcades,
    L'un d'entre eux trouva le Graal.

    Et c'est alors qu'il sut que,
    Si la terre était bel et bien sombre,
    La malédiction, elle,
    N'existait pas.

    Ramenant le Graal à la Table Ronde,
    Il découvrit la Table brisée,
    Et la Chevalerie éparpillée,
    La tête pleine de malédictions.

    Et ce fut la chute de Camelot,
    Mais la terre, sombre, demeurait,
    Et le Chevalier s'en alla,
    Le Graal à la main.


    Adrien Faure

     

     

     

  • Un ami

     

     

    « Moi, tu vois, dès que j'ai dix mille balles sur mon compte, je pars en voyage. »
    Chopes qui trinquent bruyamment, éclats de rire.
    S. savait rire. S. savait vivre.
    Ensemble, festoyant pendant deux ans sans relâche.
    Bras dessus, bras dessous, pack à la main,
    de soirée en soirée, de fête en fête,
    comme le font tous les bons amis du monde.

    Meilleur humain que beaucoup,
    généreux, serviable, toujours aimable,
    en même temps que doté d'une intelligence aiguë,
    et d'un mépris de certaines convenances.

    Flash de S.
    Au petit matin
    Au bout de la nuit
    Dans un parc
    Au milieu des étoiles.

    S., j'étais à Tokyo quand j'ai appris.
    Tu n'as ni tombe, ni tombeau,
    ni pierre commémorative,
    mais tu as une sépulture symbolique,
    partout où tu aimais aller.
    Dans ton goût du voyage,
    dans ta terre promise,
    cambodgienne.

    Nous y mènerons un pèlerinage, sur tes traces.
    Et peut-être, alors, retrouverons-nous
    Quelque chose.
    De toi.



    A S., tué par la banalité administrative,
    alors qu'il tentait de mettre les voiles.

     

     

  • Beatus corpus

     

     

    Le corps du Christ,
    Le pur esprit désincarné,
    Le voyageur de l'intellect,
    Kant, dans son appartement,
    Les marxistes théorisant au coin du feu,
    P. retiré dans sa maison de campagne.


    Le corps vivant, le corps vibrant,
    Le corps cherchant le corps autre,
    Le corps dansant, expérimentant, pulsant,
    Le corps ivre, ivre de vie,
    Et celui aimant, désirant, désireux.


    Le corps soulevé par les poumons, 
    Corps mourant, mais toujours soulevé,
    Étincelle de vie, derniers instants,
    Poumons de vie,
    Souffle de vie,
    Souffle.


    Beatus corpus

     

     

  • Beat

     

     

    Autour de moi, j'aperçois des jeunes gens, étudiants de longue durée, ou en pleine galère de recherche d'un premier emploi - qui pourrait leur offrir un salaire leur permettant d'assurer un peu plus que leur survie matérielle, voire simplement leur survie matérielle, intellectuellement brillants, désargentés par de trop longues années d'étude, ou désargentés de toujours, désabusés par la politique et par le militantisme, athées ou peu religieux, cyniques parfois, incisifs souvent, précariat intellectuel sans idoles et sans dieux, en marge de la civilisation occidentale et de la petite bulle de prospérité helvétique. Abandonnant leurs folles espérances professionnelles, certains se rétrogradent dans d'obscurs emplois de désillusion, en attendant que. On leur avait pourtant dit qu'il fallait faire ce qu'ils aimaient, mais ce qu'ils aimaient n'était finalement pas au rendez-vous. A 20 ans, projetez vos espérances, suivez vos intuitions, puis, de 25 à 30 ans, passez cinq ans à réparer les choix de vos 20 ans ? L'école obligatoire et post-obligatoire nous a fourni une culture générale des plus avenantes, et parfaitement peu professionnalisante, éducation bourgeoise nous mettant à égalité avec les bourgeois, l'argent en moins, ou comment désorienter au nom de belles mais creuses valeurs à coup de milliards publics.

    Mais parmi ces jeunes gens, certains ont été saisis par la plume. Alors, les mots se déversent, parfois grands torrents, parfois petits ruisseaux, toujours en conquête de nouvelles régions de papier, à défaut du monde, repoussant d'imaginaires frontières intérieures, poussant plus loin toute la fantaisie de leur esprit. Explorateurs, aventuriers, leurs doigts de géants pianotent dans un long vol qui les mène dans ce quelque part qui est l'ailleurs tant désiré.

    Je lis l'histoire des années 1950 et 1960 et je me dis que nous sommes plutôt dans les années 1950 que dans les années 1960. Époque sans mouvements, époque conformiste.

    Époque de gestation ?

     

     

    Adrien Faure

     

     

     

     

  • Les recoins de la civilisation

     

     

    Août 2017, quelque part...

     

     

    Après les cités d'or, les tours nacrées et brillantes, les grandes allées flamboyantes, et des dizaines et des dizaines de brunchs anglo-saxons engloutis goulûment, me voici perdu en terre franque, dans un pauvre morceau de campagne, traversant à la vapeur patelins et hameaux où cohabitent les retirés de la civilisation en une sorte de Moyen-Âge. Sombres bois, ruisseaux joyeux, troupeaux de bêtes, et moi au milieu de tout ça, urbain extirpé de son milieu naturel et projeté sur une autre planète. Le lieu où je me rends n'a ni café, ni épicerie, et ne compte qu'une mairie solitaire, posée là au milieu d'une commune qui n'est qu'un amoncellement disparate, une toile distendue d'habitats éloignés, cernés par les vaches et les arbres tordus.

     

    Et la locomotive de s'enfoncer de plus en plus profondément dans l'isolement du monde, dans cette campagne pleine de rien du tout, là où la voix de la civilisation ne porte pas, là où son silence est si flagrant que toute la cacophonie médiévale ne saurait en balancer l'intensité. Train lent qui se traîne lamentablement pour mieux me faire sentir mon propre éloignement, tandis que la fournaise pastorale enserre mon wagon et cherche à m'accabler. Alors je disparais, coupé de la vitalité urbaine, le pouls ralentit, le souffle se calme, mes sensations rétrécissent, et bientôt j'entre en stase.

     

    Entre le jardin et le verbe, j'ai choisi de cultiver le verbe.

     

    Adrien Faure

     

     

  • Au cœur de la mythologie occidentale

     

     

    Fragments rétrospectifs
    Novembre 2016, en partance de Toronto



    A l'image du continent canadien et de sa démesure spatial, les eaux du lac Ontario forment un petit océan en-dessous de mon minuscule avion. Je sens l'excitation monter : dans quelques minutes je foulerai du pied la capitale du monde. Le journaliste-écrivain Thompson affirmait, la tête bourrée d'acides et errant à Las Vegas, qu'il était à la recherche du Rêve Américain. Je suppose qu'en un sens je suis en quête du Rêve Occidental. Ou ce qu'il en reste. Si seulement il existe. Mais soudain là voilà ! Je me colle immédiatement aux hublots. New York ! Resplendissante, aux gratte-ciels couverts de lumière, si fiers, si dressés, immenses et innombrables, comme une gigantesque forêt urbaine de métal et de verre. L'avion plane tranquillement au-dessus de la cité, me laissant le loisir d'épancher ma soif d'observation. Il vire ensuite de bord pour atterrir à l'aéroport intracontinental. Mes pieds rentrent alors en contact avec le sol new-yorkais. Ça y est, me voici au cœur du mythe !

     

    Confortablement installé dans un hôtel du Queens, je visite le centre si dense de Manhattan (je n'ai jamais avancé aussi lentement en milieu urbain), Brooklyn et ses ponts qui se pointent peinards à chaque détour de rue, mais aussi Greenwich Village, Wall Street, Harlem, le Bronx. Tant de noms ! Tant de noms fameux, célèbres, entendus, réentendus, encore et encore, résonnant en chaque Occidental comme de vieilles connaissances, tandis que leur architecture semble étrangement familière à notre regard. Chaque nouveau nom me fait l'effet d'une étape de plus dans mon pèlerinage au cœur de la mythologie occidentale. Les Beats ont marché ici, Kerouac, Ginsberg et Cassady y ont dansé, bu, hurlé jusqu'à plus d'heure, tandis que des milliers d'acteurs défilaient dans ces rues pour tourner chaque nouveau film s'exportant aux quatre coins du monde. Cité immanente, cité permanente.

     

    Mais New York est ici, maintenant, sous mes pieds, et tout autour de moi.

    Alors vibre la nuit américaine, que jamais ne s'arrête,

    ô rencontres nocturnes, ô délicieuses nuits,

    saisis-nous jusqu'aux lendemains.

     

     

    Adrien Faure

     

     

     

  • Flashs de voyage

     

     

    Nuit du 4 au 5 septembre 2017

     

    Sensation d'écrasement. L'avion turbule, semble tourner bizarrement. Est-ce qu'on tourne en rond ? Les hauts-parleurs grésillent quelques fragments de japonais, mais je ne comprends strictement rien aux explications. Je ne parle évidemment pas japonais ! Je me morfonds en pensant que périr dans une compagnie d'aviation au nom aussi ridicule que Peach, dont les sièges et la carcasse sont entièrement recouverts d'une couleur lilas, est vraiment peu glorieux. Par chance, l'oiseau low cost poursuit son vol vers les lueurs de la plus grande des mégapoles du monde humain.

    De Seoul à Tokyo, toujours plus à l'Est. Au temps du kérosène-roi, il n'y a plus de limite aux routes que nous empruntons. Nous sommes tous des cosmonautes, des géants, traversant l'espace et le temps sans aucune difficulté. Apothéose de la civilisation avant la chute climatique ? Je ne serais en tout cas pas de ceux qui n'auront pas su goûter à ses charmes quand ceux-ci s'offraient à eux. 



    Fin août 2017

     

    En Corée, il y a peu d'étrangers. Vraiment peu. Le multiculturalisme est un truc d'Occidentaux, en Corée on est plutôt carrément branché mono-culturel. Du coup, mes premiers pas en Corée me font l'effet d'une entrée sur scène. Seul étranger dans le métro, des dizaines de paires de yeux me zieutent sans trop de gêne. Un peu narcissique, j'en profite pour prendre quelques poses. Toute cette attention sans avoir à faire le moindre effort ! Bienvenue au théâtre de rue amateur pour jeunes Occidentaux. Et quand vous croisez un compère de l'Ouest, vous lui jetez un regard de connivence, de comédien à comédien, en un signe spontané de reconnaissance en notre altérité en ce lieu.

    Je passe devant des restaurants. Ça sent bon, mais je ne comprends rien aux menus, rédigés entièrement en coréen. Tant de mystères gustatifs se cachent derrière tous ces symboles ! Mais je peux toujours commander au hasard. Ou questionner un serveur. Ou pas, car la plupart des serveurs ne parlent pas anglais. Scène amusante dans un magasin où j'essaie d'extorquer des mouchoirs à une employée flegmatique qui me regarde avec une profonde incompréhension. De toute façon il est mal vu de se moucher en Corée. Dans les convenience stores, ouverts de l'aube au fin fond de la nuit tandis qu'en Suisse on fait des drama pitoyables pour savoir si on ouvrira la Migros jusqu'à 19h ou 19h30, je me promène parmi des produits étranges que je ne reconnais pas. Je pioche au petit bonheur, tâchant de me laisser guider à la couleur et à la forme.



    Début septembre 2017



    Tokyo sous la pluie. Un champ d'un million de parapluies transparents et blanchâtres éclot devant moi. Qui a dit que la flore urbaine n'est pas intéressante ? Un peu plus loin, à l'aide de grands gestes pleins de manches, un garde m'empêche de pénétrer au sein du domaine impérial. Je longe les murs interdits sans apercevoir le reflet de l'Empereur, mais sa garde me surveille par delà les douves, perchée sur des miradors. Je bats sagement en retraite.

    Shibuya. Incarnation du cliché que se fait l'Occidental moyen de Tokyo. Lumières partout, néons, affiches géantes, écrans gigantesques, publicités à foison, caractères japonais recouvrant tout l'horizon urbain, karaokés sur plusieurs étages, hypermarchés regorgeant de tout ce que les Hommes savent produire sur Terre, et quelques cafards évitant en zigzags habiles les chausses de la marée humaine. Si vous n'aimez pas ça, rassurez-vous, il y a aussi des temples. 




    A un jour de la rentrée universitaire, je me remémore. Flashs de voyage, bribes d'images, de sons et de lumières. Visages, rires et verres qui se lèvent. Plaisirs mémoriels du voyageur de retour de la route. Plaisirs qui glissent sous la plume comme du miel sous la langue.

    Jusqu'à la prochaine fois !

     

     

    Adrien Faure

     

     

  • Nomade

     

    12 juin

    Départ précipité en vue. Je relis une ultime fois mon dernier travail que j'expédie par email à mon professeur. Je fourgue quelques affaires dans une grosse valise marron. Il faut dormir.

    13 juin

    L'avion m'emmène, comme de rien, sur un autre continent. Quelques minutes plus tôt j'ai décidé au dernier moment de prolonger mon séjour d'une semaine. On n'est jamais parti assez longtemps.

    16 juin – 25 juin

    Départ de Toronto. On erre, de ville en ville, scrutant les pierres des maisons, mitraillant l'albâtre, usant ses talons dans de nouveaux décors urbains. J'apprends l'histoire du pays. Entre chaque ville je vois défiler d'immenses plaines, forêts, champs, lacs. Vastes amas de natures s'accumulant devant les fenêtres des trains et des autobus pour mieux assoupir l'innocent spectateur jetlagué.

    De portes en portes. On achète des codes et les portes s'ouvrent. Il n'y a plus d'hôtels, mais des codes. Plus de réceptionnistes, mais des messages échangés entre les portes. Et chacun de s'évaluer à coup d'étoiles et de commentaires, tâchant de sauvegarder du mieux possible sa réputation.

    19 juin

    Ottawa est une ville assez mystérieuse, bien loin du caractère commercial, affairiste et affairé de Toronto la grande. Cette cité pullule de symboles. La licorne écossaise est partout et une flamme liquide brûle sans discontinuer au centre de trois châteaux de pierre sur une colline. La nuit d'innombrables statues vous encerclent et dansent une gigue autour de vous.

    24 juin

    Fait prisonnier par la pluie devant ce qui pourrait être un garage à Québec. J'écris en attendant qu'elle cesse.


    Adrien Faure

     

     

  • Carnet

     

     

     

     

     

    je n'ai guère de talent que celui d'avoir su

    en reconnaître l'absence chez moi

    et j'en retire

    un certain plaisir

    guère de talent ne signifie pas que l'on ne peut

    en donner

    l'illusion

    être talentueux pendant deux heures

    les autres me l'accordent

    mais je ne saurais atteindre la postérité

    je suis bien trop vivant

    mais même le médiocre ne devrait pas se passer

    d’écrire

     

    l'écriture c'est quand la contemplation devient

    exaltation

    et ça

    même le minable

    en est capable

    regardez moi

     

    la banane sur le coin de la table

    pourquoi j'aime tant sa chevelure rousse

    les gâteaux chauds de nos mères

    la voix qui pousse à écrire

    la notre en fait

    on espère s'en délivrer

    et en le faisant on se sauve

    c’est le seul moment

    se parler

    à soi même

    a du sens

    on se retrouve face à nous même

    devant ce miroir de papier

    et on se rend compte

    que l'on ne se connaît

    pas si bien

    des mots qui jamais

    n'auraient eu l'audace

    de s'échapper

    coulent à flots

    et nous révèlent à nous même

    mais il ne faut pas se contenter de regarder s'épandre les flots

    il faut y plonger

    voir s'y noyer

    prenez le risque d'écrire

    de vous ridiculiser

     

    ayez des carnets

    toujours un ou deux

    et le stylo qui va avec

    une parcelle de vous

    dans votre poche

    un ami

    à tout moment

    vos pensées

    vous paraîtront plus claires

    et des fois même

    plus intelligentes

    le carnet n'a pas de forme puisqu'il les contient toutes

    un dessin

    un gribouillis

    quelques mots de travers

    des phrases même

     

    imaginez vous

    pris d'une frénésie soudaine

    des idées fusant dans votre esprit

    saisissez vous de votre carnet et d’un stylo

    et laissez alors votre main

    guider

    votre esprit

     

     

     

     

     

     

     

    Louis-Batiste Nauwelaerts

     

     

     

     

     

     

     

  • Vertigineuses mises en perspective

     

     



    Kevin Mulligan a dit un jour que tout ce qui existe se ressemble car tout ce qui existe partage la propriété d'exister. Quid de la Cause Première comme liant de cette ressemblance ? Cette considération et d'autres, je vous les partage aujourd'hui à travers une fascination toute métaphysique face à l'existant qu'exprime en quelques lignes mon camarade Maxime Mercier.
    Bonne lecture ! AF

     





    Il m'arrive fréquemment d'avoir du mal à maintenir mon attention, et je me demandais pourquoi... Il m'est récemment apparu une première explication. J'ai alors écrit le texte ci-dessous qui est à la fois la démonstration de ma curiosité, de ma perplexité et de mon ignorance.

    Il me semble que ma propension à me déconcentrer vient en partie du fait, qu'à partir de détails dans mon environnement, j'ouvre un champ réflexif porteur de digressions vertigineuses, du fait de la complexité qu'ils impliquent.
    Je ne les conçois pas comme des îlots déconnectés les uns des autres (cela m’apparaîtrait, soit dit en passant, comme une aporie), bien au contraire.

    Il y a un certain sentiment de fascination et de stupéfaction que je ressens à l'égard de tout l'univers, mais également à l'égard de nombreux éléments du quotidien que je suis amené à rencontrer : le soleil, les chiens, les pommes de terre, les ordinateurs, les boules de bowling, les montagnes, etc. Ces différentes entités, prises pour exemples, ont de prime abord une absence de concordance les unes envers les autres, une radicale imperméabilité entre elles. Or, je pense que cela est faux ou vrai, selon que l'on se focalise sur la causalité ancestrale qui les unit, ou selon que l'on se focalise sur leur subtile particularisation.

    Même les êtres vivants et la matière inerte, même les humains et les cailloux, les coccinelles et la poussière, les poissons et les étoiles, ont le point commun d'être les enfants des origines. Le fait est que j'établis une, puis des causalités. Car ces éléments sont contenus dans ce même univers, ils en sont les émanations multiples. L'étrangeté du monde tient au fait de la diversité contenue dans un tout. Outre ces milliards de singularisation, il est vertigineux de penser à leur généalogie, de considérer qu'elles sont toutes des effets de processus causaux, s'inscrivant dans un processus global semblant bien improbable.

    Il y a comme, pour moi, une partie du tout dans chaque manifestation matérielle particulière, en raison des regroupements par arborescences, que j'effectue.

    L'existence de la matière même, que je conçois comme la seule chose qui soit, part vraisemblablement d'un tronc commun à partir duquel se sont développées et se développent encore, d'incommensurables ramifications. Il s'ensuit que cette fascination à l'égard de toutes les connexions, même celles pouvant être les plus contre-intuitives, me conduit aussi à terme, à une fascination à l'égard des origines mentionnées précédemment, et j'en viens à me poser cette question : comment, outre le fait que l'existence ait pu succéder à la non-existence, l'unique et l'infime ont-ils pu s'étendre et se répandre et devenir le diverse et le plusieurs ?

    Je ne peux ainsi que difficilement penser aux parties sans penser à la totalité. Dès lors, chaque parcelle de la réalité, perçue ou remémorée, est susceptible de m'absorber, et est à elle seule tout un continent, sans contours définis.

    J'ajouterai pour finir, que, faisant partie de cette totalité recouvrant bien des mystères, il m'arrive de me trouver moi-même étrange. Je me perçois, en me touchant, en m'observant, en m'écoutant, en me sentant. Je m'expérimente au quotidien.

    J'introspecte aussi, je pense, et je pense au fait que je pense. Je pense au fait que j'ai un cerveau, et que c'est ce cerveau qui me permet de penser, et j'en rigole. Puis je me demande, les yeux écarquillés : quelles peuvent bien être la ou les causes premières de la matière que je suis ?

     



    Maxime Mercier

     

     

     

     

  • Le Moderne

     

     

     

     

    il est content pour rien

    de cette drôle d’époque

    moi je suffoque

    je me moque

    lui il soliloque

    sur la modernité

    il l’aime il y est né

    qu’ai-je raté si ce n’est le train du siècle

    pardonnez mon retard

    rêveur

    je nageais dans les odeurs

    des usines et des ménagères

    des disques et des vieux livres

    des vieilles guêtres et des vieux êtres

    car ils n’ont pas livré tous leur secrets

    je prendrais bien celui de 9h

    mais je suis anglais

     

     

     

     

    Louis-Batiste Nauwelaerts

     

     

     

     

  • Au jardin des drogues légales : le café

     

     

     

     

    Noir, bien noir,
    tassé, bien tassé,
    chauffé jusqu'au dernier gargouillement vaporeux,
    écumez-le pour en extraire le breuvage,
    la liqueur dopaminergique.

    Il accompagne, persévère, soutient,
    l'acte d'écrire
    il saisit la main et lui donne la force de dessiner les signes,
    les mots désirés
    il soulage l'insomnie, éveille l'esprit souffreteux,
    appuie le vaillant qui traverse en trombe sa journée.

    Sombre ésotérisme
    Plaisir énergétique
    Combustible de l'intellect
    Il faut nourrir le cerveau :
    on lui donnera du café.

    Tasses, grandes ou petites,
    Parsemé de sucre,
    Gros cristaux de canne
    Goulu et vivifiant.

    Et sur la fin s'entassent les débris de l'émulsion soyeuse,
    la marée non souhaitée
    les armadas de cuillères salies et souillées,
    et ces tissus de lianes qui s'accrochent
    champignons voraces,
    parasites agrippés aux parois.

    Ainsi, du céleste de sa création,
    au plaisir terrien de sa consommation,
    en passant par ses effets créateurs,
    sans oublier le grand nettoyage,
    je vous donne le cycle du café.

     

     

     


    Adrien Faure

     

     

     

  • Aveu

     

     

     

     

    j’ai souvent pensé

    à mettre des points.

     

    à faire des strophes

    A mettre des majuscules.

    Même ajouter, par moments,

    de la ponctuation.

     

    faire des phrases

    en somme

    mais je

    n’y arrive

    pas

     

     

     

     

     

     

     

     

    Louis-Batiste Nauwelaerts

     

     

     

     

     

     

  • Le maître du swing

     

     

     

     

    Gravière, 2015. Des corps vibrent sur la piste de danse, des bras se tendent, des jambes s'arquent, des visages s'enfoncent profondément dans le rythme de la musique, des pieds voltigent, et partout le swing se trémousse et émousse les sens. La jeunesse genevoise, de 16 à 35 ans, est là, enflammant la nuit et étincelant d'une énergie sauvage. A la musique, un homme, l'homme le plus énergique de la soirée, et c'est lui, DJ Mitch, 70 ans, maître du swing en Suisse romande.

     

    Mais d'où sort-il en fait ?

     

    Michel Caillat est né le 22 avril 1945 à Winterthur. Son père était représentant de commerce en machines à coudre. Après avoir déménagé à Genève à 4 ans, il y effectue sa scolarité. Dès 16 ans, il travaille comme auxiliaire à la Poste les dimanches pour 50 francs par jour. A 21 ans, son père décède et il trouve un emploi comme enseignant de français, d'histoire et de géographie au cycle, bien qu'il n'ait que la matu en poche - merveille du marché du travail de l'époque. En 1968, il rejoint le Groupe de Luttes Internationales, un collectif gramscien-luxembourgien-libertaire, dont les réunions durent parfois de 8 heures à 2 heures du matin, qui milite pour la création d'un centre autonome culturel et manifeste contre la guerre au Vietnam.

     

    Années 70. Avec la crise et un marché du travail en berne, on lui demande de passer une licence. Il s'exécute et obtient une licence en géographie en 1978. Pour pouvoir enseigner au collège, il passe en 1985 une deuxième licence, en histoire cette fois-ci. En 2000, à 55 ans, il obtient un crédit du Fonds National de la Recherche Suisse pendant 5 ans pour commencer une thèse sur l'Entente Internationale anticommuniste. Il la soutiendra en 2013.

    Pendant ces années de recherche et de fouilles d'archives, il profite de ses nouveaux horaires, complètement libres, pour commencer à mixer, avec une première au Rhino en 2002. Vers 2010, à 65 ans, surfant sur la vague electro-swing qui déferle sur l'Europe, de grands établissements genevois commencent à l'inviter, et, en 2013, il devient DJ-résident à la Gravière. Depuis 1 an, il mixe au moins une fois par semaine, et parfois 3 soirées en continu, que ce soit à Genève, Lausanne, la Chaux-de-fond ou Berlin.

     

    Sa musique, qu'il qualifie de noire américaine et des Caraïbes, s'étend temporellement de 1920 à 1970. Cette musique, elle est née dans les cabarets et les dancings de l'époque, durant la Prohibition. Pour écouler leur stock d'alcool et blanchir leur argent, les gangsters américains achetaient ce genre d'établissements et, pour réduire les coûts, engageaient essentiellement des employés Noirs. De très grands artistes Noirs s'y retrouvent pour survivre, dans le contexte raciste et ségrégationniste de l'époque, et y créent cette musique dansante que nous affectionnons tant aujourd'hui.

     

    Le maître du swing est aussi un cycliste invétéré et un inconditionnel de la Critical Mass, ce grand rassemblement mensuel mondial de la mobilité douce. D'ailleurs, c'est là où je l'ai rencontré, avant de rejoindre moi-aussi le cortège de ses fans, qui viennent l'entendre mixer, et taper du talon.

     

     

     

     

    Cet article fut à l'origine publié dans le Diurnambule

     

     

     

  • Par ordre du Ministre de la Guerre

     

     

     

    le porteur du présent appel

    est invité à se munir

    d’une paire de chaussures

    d’une ceinture

    d’une chemise

    d’une cuillère

    d’une fourchette

    il n’en faut pas moins

    pour mourir à la guerre

     

     

     

     

     

     

     

     

    Louis-Batiste Nauwelaerts

     

     

     

  • Éternellement jeune

     

     

    A quinze ans, j'ouvre les yeux pour aspirer goulûment l'air de la vie, la vraie, celle qui sonne et fait trébucher, celle qui t'emmène à la rencontre du monde, dans des tripots infâmes, dans des dancefloors bondés, dans des lieux inconnus plein de promesses d'un futur qui ne se terminera qu'aux lueurs d'un matin chancelant, entouré de nouveaux visages, comparses d'une nuit ou comparses d'une vie. On regrette son âge, trop jeune, trop frêle, trop adolescent : quinze ans c'est toujours trop jeune. Et puis, à seize ans, on est légalisé. On devient un individu légal, qui traîne légalement dans les tavernes et ne travestit plus sa carte de transport public au supermarché pour acheter son pacson de bières. On boit cul-sec, on descend des bouteilles translucides qui arrachent la gorge et l'esprit, on a franchi la première étape. Sweet sixteen.

    Dix-huit ans, majeur, vacciné, et fauché. Un vrai jeune quoi, officiellement jeune. Officiellement citoyen aussi, pour ce que ça veut dire à cet âge, c'est à dire pas grand chose. Dix-huit ans, c'est plaisant, c'est le début d'un début de considération venant du monde extérieur, c'est à dire tous ceux qui ont davantage que dix-huit ans, c'est à dire quasiment tout le monde. C'est le début. On avance un peu et nous voilà à dix-neuf ans, qui ne fait pas rêver, mais qui ne dérange pas plus que ça. Soirées et frasques s’enchaînent, en voie de routinisation. Et viennent les vingt-ans, l'université, les études, les amphithéâtres, la révolution, les manifs, classique quoi. A vingt-ans, on va changer le monde, on va le plier à sa volonté, parce qu'il ne nous fait pas rêver, avec ses promesses de contraintes et de responsabilités à venir, avec ses rues pleines de gens moins jeunes que nous, par trop sérieux, par trop cravatés, par trop anesthésiés. Morne morosité courant les rues annonçant la venue de temps non désirés. Alors on brandit Marx, Lénine et Bakounine, et on annonce au monde qu'il a été aboli et reconstruit selon nos désirs et nos aspirations ; aujourd'hui, demain, maintenant. Parce qu'on veut vivre, parce que ce serait sûrement mieux autrement, parce que le rouge nous va mieux au teint. Mais le monde s'en fout.

    Vingt et un an. Plutôt sympathique comme âge ; la majorité aux US, la majorité partout donc. Mais bon, avant on croyait que la vie s'arrêtait à vingt ans, alors on se pose des questions. Et maintenant ? Et après ? C'est quoi le plan ? C'est quoi le prochain trip ? Les questions se fondent dans les études, car les études résoudront tout, c'est certain puisque la connaissance est tout. Mais les études posent de nouvelles questions et on a vingt deux ans. Vingt-deux ans, un âge non inclus dans notre software : on a pas signé pour ça. On a signé pour avoir vingt ans et ça s'arrête là. Il faut recomposer, repenser, revoir. On était jeune jusqu'à vingt ans, on le sera jusqu'à vingt-cinq ans. Après tout, les études sont censées s'arrêter à vingt-cinq ans, qu'on nous a dit, un jour, quelqu'un, au coin d'une table.

    Mais voilà, le corps, le temps, le monde, rien ne se plie à l'impuissance de la volonté. On passe les vingt-trois, les vingt-quatre, mais rien n'y fait : on a vingt-cinq ans, inévitables vingt-cinq ans. Du coup on a décidé qu'on serait jeune jusqu'à trente-cinq ans. On s'est offert dix ans, gratis, comme ça. Jeune, et donc sans enfants, car les enfants ça coûte cher, ça prend du temps, et moi j'en ai besoin pour faire le tour du monde tant qu'il y a du pétrole. Et pour rester jeune. Kerouac a pris la route à vingt-cinq ans, Ginsberg a prononcé Howl à vingt-neuf ans et Bukowski n'a pas publié grand chose avant cinquante-cinq ans. Ils sont sympas, ils m'ont laissé une marge. Une marge où je serai jeune. Éternellement jeune.