22/05/2017

Carnet

 

 

 

 

 

je n'ai guère de talent que celui d'avoir su

en reconnaître l'absence chez moi

et j'en retire

un certain plaisir

guère de talent ne signifie pas que l'on ne peut

en donner

l'illusion

être talentueux pendant deux heures

les autres me l'accordent

mais je ne saurais atteindre la postérité

je suis bien trop vivant

mais même le médiocre ne devrait pas se passer

d’écrire

 

l'écriture c'est quand la contemplation devient

exaltation

et ça

même le minable

en est capable

regardez moi

 

la banane sur le coin de la table

pourquoi j'aime tant sa chevelure rousse

les gâteaux chauds de nos mères

la voix qui pousse à écrire

la notre en fait

on espère s'en délivrer

et en le faisant on se sauve

c’est le seul moment

se parler

à soi même

a du sens

on se retrouve face à nous même

devant ce miroir de papier

et on se rend compte

que l'on ne se connaît

pas si bien

des mots qui jamais

n'auraient eu l'audace

de s'échapper

coulent à flots

et nous révèlent à nous même

mais il ne faut pas se contenter de regarder s'épandre les flots

il faut y plonger

voir s'y noyer

prenez le risque d'écrire

de vous ridiculiser

 

ayez des carnets

toujours un ou deux

et le stylo qui va avec

une parcelle de vous

dans votre poche

un ami

à tout moment

vos pensées

vous paraîtront plus claires

et des fois même

plus intelligentes

le carnet n'a pas de forme puisqu'il les contient toutes

un dessin

un gribouillis

quelques mots de travers

des phrases même

 

imaginez vous

pris d'une frénésie soudaine

des idées fusant dans votre esprit

saisissez vous de votre carnet et d’un stylo

et laissez alors votre main

guider

votre esprit

 

 

 

 

 

 

 

Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

 

 

 

 

 

18/05/2017

Vertigineuses mises en perspective

 

 



Kevin Mulligan a dit un jour que tout ce qui existe se ressemble car tout ce qui existe partage la propriété d'exister. Quid de la Cause Première comme liant de cette ressemblance ? Cette considération et d'autres, je vous les partage aujourd'hui à travers une fascination toute métaphysique face à l'existant qu'exprime en quelques lignes mon camarade Maxime Mercier.
Bonne lecture ! AF

 





Il m'arrive fréquemment d'avoir du mal à maintenir mon attention, et je me demandais pourquoi... Il m'est récemment apparu une première explication. J'ai alors écrit le texte ci-dessous qui est à la fois la démonstration de ma curiosité, de ma perplexité et de mon ignorance.

Il me semble que ma propension à me déconcentrer vient en partie du fait, qu'à partir de détails dans mon environnement, j'ouvre un champ réflexif porteur de digressions vertigineuses, du fait de la complexité qu'ils impliquent.
Je ne les conçois pas comme des îlots déconnectés les uns des autres (cela m’apparaîtrait, soit dit en passant, comme une aporie), bien au contraire.

Il y a un certain sentiment de fascination et de stupéfaction que je ressens à l'égard de tout l'univers, mais également à l'égard de nombreux éléments du quotidien que je suis amené à rencontrer : le soleil, les chiens, les pommes de terre, les ordinateurs, les boules de bowling, les montagnes, etc. Ces différentes entités, prises pour exemples, ont de prime abord une absence de concordance les unes envers les autres, une radicale imperméabilité entre elles. Or, je pense que cela est faux ou vrai, selon que l'on se focalise sur la causalité ancestrale qui les unit, ou selon que l'on se focalise sur leur subtile particularisation.

Même les êtres vivants et la matière inerte, même les humains et les cailloux, les coccinelles et la poussière, les poissons et les étoiles, ont le point commun d'être les enfants des origines. Le fait est que j'établis une, puis des causalités. Car ces éléments sont contenus dans ce même univers, ils en sont les émanations multiples. L'étrangeté du monde tient au fait de la diversité contenue dans un tout. Outre ces milliards de singularisation, il est vertigineux de penser à leur généalogie, de considérer qu'elles sont toutes des effets de processus causaux, s'inscrivant dans un processus global semblant bien improbable.

Il y a comme, pour moi, une partie du tout dans chaque manifestation matérielle particulière, en raison des regroupements par arborescences, que j'effectue.

L'existence de la matière même, que je conçois comme la seule chose qui soit, part vraisemblablement d'un tronc commun à partir duquel se sont développées et se développent encore, d'incommensurables ramifications. Il s'ensuit que cette fascination à l'égard de toutes les connexions, même celles pouvant être les plus contre-intuitives, me conduit aussi à terme, à une fascination à l'égard des origines mentionnées précédemment, et j'en viens à me poser cette question : comment, outre le fait que l'existence ait pu succéder à la non-existence, l'unique et l'infime ont-ils pu s'étendre et se répandre et devenir le diverse et le plusieurs ?

Je ne peux ainsi que difficilement penser aux parties sans penser à la totalité. Dès lors, chaque parcelle de la réalité, perçue ou remémorée, est susceptible de m'absorber, et est à elle seule tout un continent, sans contours définis.

J'ajouterai pour finir, que, faisant partie de cette totalité recouvrant bien des mystères, il m'arrive de me trouver moi-même étrange. Je me perçois, en me touchant, en m'observant, en m'écoutant, en me sentant. Je m'expérimente au quotidien.

J'introspecte aussi, je pense, et je pense au fait que je pense. Je pense au fait que j'ai un cerveau, et que c'est ce cerveau qui me permet de penser, et j'en rigole. Puis je me demande, les yeux écarquillés : quelles peuvent bien être la ou les causes premières de la matière que je suis ?

 



Maxime Mercier

 

 

 

 

02/05/2017

Le Moderne

 

 

 

 

il est content pour rien

de cette drôle d’époque

moi je suffoque

je me moque

lui il soliloque

sur la modernité

il l’aime il y est né

qu’ai-je raté si ce n’est le train du siècle

pardonnez mon retard

rêveur

je nageais dans les odeurs

des usines et des ménagères

des disques et des vieux livres

des vieilles guêtres et des vieux êtres

car ils n’ont pas livré tous leur secrets

je prendrais bien celui de 9h

mais je suis anglais

 

 

 

 

Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

 

 

01/05/2017

Au jardin des drogues légales : le café

 

 

 

 

Noir, bien noir,
tassé, bien tassé,
chauffé jusqu'au dernier gargouillement vaporeux,
écumez-le pour en extraire le breuvage,
la liqueur dopaminergique.

Il accompagne, persévère, soutient,
l'acte d'écrire
il saisit la main et lui donne la force de dessiner les signes,
les mots désirés
il soulage l'insomnie, éveille l'esprit souffreteux,
appuie le vaillant qui traverse en trombe sa journée.

Sombre ésotérisme
Plaisir énergétique
Combustible de l'intellect
Il faut nourrir le cerveau :
on lui donnera du café.

Tasses, grandes ou petites,
Parsemé de sucre,
Gros cristaux de canne
Goulu et vivifiant.

Et sur la fin s'entassent les débris de l'émulsion soyeuse,
la marée non souhaitée
les armadas de cuillères salies et souillées,
et ces tissus de lianes qui s'accrochent
champignons voraces,
parasites agrippés aux parois.

Ainsi, du céleste de sa création,
au plaisir terrien de sa consommation,
en passant par ses effets créateurs,
sans oublier le grand nettoyage,
je vous donne le cycle du café.

 

 

 


Adrien Faure

 

 

 

14/04/2017

Aveu

 

 

 

 

j’ai souvent pensé

à mettre des points.

 

à faire des strophes

A mettre des majuscules.

Même ajouter, par moments,

de la ponctuation.

 

faire des phrases

en somme

mais je

n’y arrive

pas

 

 

 

 

 

 

 

 

Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

 

 

 

 

24/03/2017

Le maître du swing

 

 

 

 

Gravière, 2015. Des corps vibrent sur la piste de danse, des bras se tendent, des jambes s'arquent, des visages s'enfoncent profondément dans le rythme de la musique, des pieds voltigent, et partout le swing se trémousse et émousse les sens. La jeunesse genevoise, de 16 à 35 ans, est là, enflammant la nuit et étincelant d'une énergie sauvage. A la musique, un homme, l'homme le plus énergique de la soirée, et c'est lui, DJ Mitch, 70 ans, maître du swing en Suisse romande.

 

Mais d'où sort-il en fait ?

 

Michel Caillat est né le 22 avril 1945 à Winterthur. Son père était représentant de commerce en machines à coudre. Après avoir déménagé à Genève à 4 ans, il y effectue sa scolarité. Dès 16 ans, il travaille comme auxiliaire à la Poste les dimanches pour 50 francs par jour. A 21 ans, son père décède et il trouve un emploi comme enseignant de français, d'histoire et de géographie au cycle, bien qu'il n'ait que la matu en poche - merveille du marché du travail de l'époque. En 1968, il rejoint le Groupe de Luttes Internationales, un collectif gramscien-luxembourgien-libertaire, dont les réunions durent parfois de 8 heures à 2 heures du matin, qui milite pour la création d'un centre autonome culturel et manifeste contre la guerre au Vietnam.

 

Années 70. Avec la crise et un marché du travail en berne, on lui demande de passer une licence. Il s'exécute et obtient une licence en géographie en 1978. Pour pouvoir enseigner au collège, il passe en 1985 une deuxième licence, en histoire cette fois-ci. En 2000, à 55 ans, il obtient un crédit du Fonds National de la Recherche Suisse pendant 5 ans pour commencer une thèse sur l'Entente Internationale anticommuniste. Il la soutiendra en 2013.

Pendant ces années de recherche et de fouilles d'archives, il profite de ses nouveaux horaires, complètement libres, pour commencer à mixer, avec une première au Rhino en 2002. Vers 2010, à 65 ans, surfant sur la vague electro-swing qui déferle sur l'Europe, de grands établissements genevois commencent à l'inviter, et, en 2013, il devient DJ-résident à la Gravière. Depuis 1 an, il mixe au moins une fois par semaine, et parfois 3 soirées en continu, que ce soit à Genève, Lausanne, la Chaux-de-fond ou Berlin.

 

Sa musique, qu'il qualifie de noire américaine et des Caraïbes, s'étend temporellement de 1920 à 1970. Cette musique, elle est née dans les cabarets et les dancings de l'époque, durant la Prohibition. Pour écouler leur stock d'alcool et blanchir leur argent, les gangsters américains achetaient ce genre d'établissements et, pour réduire les coûts, engageaient essentiellement des employés Noirs. De très grands artistes Noirs s'y retrouvent pour survivre, dans le contexte raciste et ségrégationniste de l'époque, et y créent cette musique dansante que nous affectionnons tant aujourd'hui.

 

Le maître du swing est aussi un cycliste invétéré et un inconditionnel de la Critical Mass, ce grand rassemblement mensuel mondial de la mobilité douce. D'ailleurs, c'est là où je l'ai rencontré, avant de rejoindre moi-aussi le cortège de ses fans, qui viennent l'entendre mixer, et taper du talon.

 

 

 

 

Cet article fut à l'origine publié dans le Diurnambule

 

 

 

15:39 Publié dans DJ Mitch | Lien permanent | Commentaires (0)

23/03/2017

Par ordre du Ministre de la Guerre

 

 

 

le porteur du présent appel

est invité à se munir

d’une paire de chaussures

d’une ceinture

d’une chemise

d’une cuillère

d’une fourchette

il n’en faut pas moins

pour mourir à la guerre

 

 

 

 

 

 

 

 

Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

 

11/03/2017

Éternellement jeune

 

 

A quinze ans, j'ouvre les yeux pour aspirer goulûment l'air de la vie, la vraie, celle qui sonne et fait trébucher, celle qui t'emmène à la rencontre du monde, dans des tripots infâmes, dans des dancefloors bondés, dans des lieux inconnus plein de promesses d'un futur qui ne se terminera qu'aux lueurs d'un matin chancelant, entouré de nouveaux visages, comparses d'une nuit ou comparses d'une vie. On regrette son âge, trop jeune, trop frêle, trop adolescent : quinze ans c'est toujours trop jeune. Et puis, à seize ans, on est légalisé. On devient un individu légal, qui traîne légalement dans les tavernes et ne travestit plus sa carte de transport public au supermarché pour acheter son pacson de bières. On boit cul-sec, on descend des bouteilles translucides qui arrachent la gorge et l'esprit, on a franchi la première étape. Sweet sixteen.

Dix-huit ans, majeur, vacciné, et fauché. Un vrai jeune quoi, officiellement jeune. Officiellement citoyen aussi, pour ce que ça veut dire à cet âge, c'est à dire pas grand chose. Dix-huit ans, c'est plaisant, c'est le début d'un début de considération venant du monde extérieur, c'est à dire tous ceux qui ont davantage que dix-huit ans, c'est à dire quasiment tout le monde. C'est le début. On avance un peu et nous voilà à dix-neuf ans, qui ne fait pas rêver, mais qui ne dérange pas plus que ça. Soirées et frasques s’enchaînent, en voie de routinisation. Et viennent les vingt-ans, l'université, les études, les amphithéâtres, la révolution, les manifs, classique quoi. A vingt-ans, on va changer le monde, on va le plier à sa volonté, parce qu'il ne nous fait pas rêver, avec ses promesses de contraintes et de responsabilités à venir, avec ses rues pleines de gens moins jeunes que nous, par trop sérieux, par trop cravatés, par trop anesthésiés. Morne morosité courant les rues annonçant la venue de temps non désirés. Alors on brandit Marx, Lénine et Bakounine, et on annonce au monde qu'il a été aboli et reconstruit selon nos désirs et nos aspirations ; aujourd'hui, demain, maintenant. Parce qu'on veut vivre, parce que ce serait sûrement mieux autrement, parce que le rouge nous va mieux au teint. Mais le monde s'en fout.

Vingt et un an. Plutôt sympathique comme âge ; la majorité aux US, la majorité partout donc. Mais bon, avant on croyait que la vie s'arrêtait à vingt ans, alors on se pose des questions. Et maintenant ? Et après ? C'est quoi le plan ? C'est quoi le prochain trip ? Les questions se fondent dans les études, car les études résoudront tout, c'est certain puisque la connaissance est tout. Mais les études posent de nouvelles questions et on a vingt deux ans. Vingt-deux ans, un âge non inclus dans notre software : on a pas signé pour ça. On a signé pour avoir vingt ans et ça s'arrête là. Il faut recomposer, repenser, revoir. On était jeune jusqu'à vingt ans, on le sera jusqu'à vingt-cinq ans. Après tout, les études sont censées s'arrêter à vingt-cinq ans, qu'on nous a dit, un jour, quelqu'un, au coin d'une table.

Mais voilà, le corps, le temps, le monde, rien ne se plie à l'impuissance de la volonté. On passe les vingt-trois, les vingt-quatre, mais rien n'y fait : on a vingt-cinq ans, inévitables vingt-cinq ans. Du coup on a décidé qu'on serait jeune jusqu'à trente-cinq ans. On s'est offert dix ans, gratis, comme ça. Jeune, et donc sans enfants, car les enfants ça coûte cher, ça prend du temps, et moi j'en ai besoin pour faire le tour du monde tant qu'il y a du pétrole. Et pour rester jeune. Kerouac a pris la route à vingt-cinq ans, Ginsberg a prononcé Howl à vingt-neuf ans et Bukowski n'a pas publié grand chose avant cinquante-cinq ans. Ils sont sympas, ils m'ont laissé une marge. Une marge où je serai jeune. Éternellement jeune.

 

 

 

14:28 Publié dans Jeunesse | Lien permanent | Commentaires (0)