14/11/2017

Souvenir d'un dimanche

 

Corps déglingué
Aube agonisante
Feu puant
Âme endolori
Mauvais matin
Mauvais dimanche

Et puis je grimpai en haut d'une montagne
Et je me sentis mieux.

 

AF

 

 

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12/11/2017

La châtelaine

 

Depuis mon enfance on m'a parlé d'un château
Et la châtelaine me disait souvent, comme il était beau
Mais le château était récits et souvenirs
Ses pierres aussi transparentes que sa mémoire.

La châtelaine maintenait tout de même
Les rituels de l'ancienne cour
Et tous ensembles, nous communions
Dans la Grande Cérémonie du Thé.

Tout sourire, nous échangions
Sur le sens de Tout Cela
Sur Ce Qu'il Est
Sur Ce Qu'il Sera.

Et le thé se déversait
Joyeusement et fumant
Dans un tourniquet de gosiers gobeurs
Tandis que l'on jouait des mains pour parler.

Mais le château n'est plus là
Il n'est plus là depuis longtemps
Et, à présent, la châtelaine n'est plus là non plus
Et le thé a cessé de couler.

L'Ancien Monde s'en va
Et ne subsistent que
Les souvenirs
Les émotions
Les chuchotements du passé.

Et tout le passé nous parle
La nuit, ou quand la nuit gagne le jour
Quand notre esprit divague
Quand notre esprit fatigue.

Et je vois le château
Et je vois la châtelaine
Et je vois le passé
Qui ne nous engloutira pas.


Adrien Faure

 

11/11/2017

Maux d'un samedi

 

Accroupis dans ma grotte
Affrontant un horrible hoquet
Je lis les biographies des grands hommes
Dressant quelques plans futurs
Sur la base de leurs exemples délirants.

 

AF

 

 

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08/11/2017

Les Chevaliers de la Table Ronde

 

 

Il était une terre sombre et maudite,
Que des Chevaliers vinrent un jour libérer,
Réunis autour d'une Table Ronde, ils parlèrent,
Et parlèrent tant, qu'une génération passa.

Quand les palabres se furent éteintes,
Les Chevaliers se saisirent de leurs montures,
Et partirent enfin en quête du Graal,
Qui seul peut briser toute malédiction.

Après plusieurs années,
De périples et de péripéties,
De chevauchées et de cavalcades,
L'un d'entre eux trouva le Graal.

Et c'est alors qu'il sut que,
Si la terre était bel et bien sombre,
La malédiction, elle,
N'existait pas.

Ramenant le Graal à la Table Ronde,
Il découvrit la Table brisée,
Et la Chevalerie éparpillée,
La tête pleine de malédictions.

Et ce fut la chute de Camelot,
Mais la terre, sombre, demeurait,
Et le Chevalier s'en alla,
Le Graal à la main.


Adrien Faure

 

 

 

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07/11/2017

Un ami

 

 

« Moi, tu vois, dès que j'ai dix mille balles sur mon compte, je pars en voyage. »
Chopes qui trinquent bruyamment, éclats de rire.
S. savait rire. S. savait vivre.
Ensemble, festoyant pendant deux ans sans relâche.
Bras dessus, bras dessous, pack à la main,
de soirée en soirée, de fête en fête,
comme le font tous les bons amis du monde.

Meilleur humain que beaucoup,
généreux, serviable, toujours aimable,
en même temps que doté d'une intelligence aiguë,
et d'un mépris de certaines convenances.

Flash de S.
Au petit matin
Au bout de la nuit
Dans un parc
Au milieu des étoiles.

S., j'étais à Tokyo quand j'ai appris.
Tu n'as ni tombe, ni tombeau,
ni pierre commémorative,
mais tu as une sépulture symbolique,
partout où tu aimais aller.
Dans ton goût du voyage,
dans ta terre promise,
cambodgienne.

Nous y mènerons un pèlerinage, sur tes traces.
Et peut-être, alors, retrouverons-nous
Quelque chose.
De toi.



A S., tué par la banalité administrative,
alors qu'il tentait de mettre les voiles.

 

 

06/11/2017

Beatus corpus

 

 

Le corps du Christ,
Le pur esprit désincarné,
Le voyageur de l'intellect,
Kant, dans son appartement,
Les marxistes théorisant au coin du feu,
P. retiré dans sa maison de campagne.


Le corps vivant, le corps vibrant,
Le corps cherchant le corps autre,
Le corps dansant, expérimentant, pulsant,
Le corps ivre, ivre de vie,
Et celui aimant, désirant, désireux.


Le corps soulevé par les poumons, 
Corps mourant, mais toujours soulevé,
Étincelle de vie, derniers instants,
Poumons de vie,
Souffle de vie,
Souffle.


Beatus corpus

 

 

04/11/2017

Beat

 

 

Autour de moi, j'aperçois des jeunes gens, étudiants de longue durée, ou en pleine galère de recherche d'un premier emploi - qui pourrait leur offrir un salaire leur permettant d'assurer un peu plus que leur survie matérielle, voire simplement leur survie matérielle, intellectuellement brillants, désargentés par de trop longues années d'étude, ou désargentés de toujours, désabusés par la politique et par le militantisme, athées ou peu religieux, cyniques parfois, incisifs souvent, précariat intellectuel sans idoles et sans dieux, en marge de la civilisation occidentale et de la petite bulle de prospérité helvétique. Abandonnant leurs folles espérances professionnelles, certains se rétrogradent dans d'obscurs emplois de désillusion, en attendant que. On leur avait pourtant dit qu'il fallait faire ce qu'ils aimaient, mais ce qu'ils aimaient n'était finalement pas au rendez-vous. A 20 ans, projetez vos espérances, suivez vos intuitions, puis, de 25 à 30 ans, passez cinq ans à réparer les choix de vos 20 ans ? L'école obligatoire et post-obligatoire nous a fourni une culture générale des plus avenantes, et parfaitement peu professionnalisante, éducation bourgeoise nous mettant à égalité avec les bourgeois, l'argent en moins, ou comment désorienter au nom de belles mais creuses valeurs à coup de milliards publics.

Mais parmi ces jeunes gens, certains ont été saisis par la plume. Alors, les mots se déversent, parfois grands torrents, parfois petits ruisseaux, toujours en conquête de nouvelles régions de papier, à défaut du monde, repoussant d'imaginaires frontières intérieures, poussant plus loin toute la fantaisie de leur esprit. Explorateurs, aventuriers, leurs doigts de géants pianotent dans un long vol qui les mène dans ce quelque part qui est l'ailleurs tant désiré.

Je lis l'histoire des années 1950 et 1960 et je me dis que nous sommes plutôt dans les années 1950 que dans les années 1960. Époque sans mouvements, époque conformiste.

Époque de gestation ?

 

 

Adrien Faure

 

 

 

 

30/09/2017

Les recoins de la civilisation

 

 

Août 2017, quelque part...

 

 

Après les cités d'or, les tours nacrées et brillantes, les grandes allées flamboyantes, et des dizaines et des dizaines de brunchs anglo-saxons engloutis goulûment, me voici perdu en terre franque, dans un pauvre morceau de campagne, traversant à la vapeur patelins et hameaux où cohabitent les retirés de la civilisation en une sorte de Moyen-Âge. Sombres bois, ruisseaux joyeux, troupeaux de bêtes, et moi au milieu de tout ça, urbain extirpé de son milieu naturel et projeté sur une autre planète. Le lieu où je me rends n'a ni café, ni épicerie, et ne compte qu'une mairie solitaire, posée là au milieu d'une commune qui n'est qu'un amoncellement disparate, une toile distendue d'habitats éloignés, cernés par les vaches et les arbres tordus.

 

Et la locomotive de s'enfoncer de plus en plus profondément dans l'isolement du monde, dans cette campagne pleine de rien du tout, là où la voix de la civilisation ne porte pas, là où son silence est si flagrant que toute la cacophonie médiévale ne saurait en balancer l'intensité. Train lent qui se traîne lamentablement pour mieux me faire sentir mon propre éloignement, tandis que la fournaise pastorale enserre mon wagon et cherche à m'accabler. Alors je disparais, coupé de la vitalité urbaine, le pouls ralentit, le souffle se calme, mes sensations rétrécissent, et bientôt j'entre en stase.

 

Entre le jardin et le verbe, j'ai choisi de cultiver le verbe.

 

Adrien Faure

 

 

19/09/2017

Au cœur de la mythologie occidentale

 

 

Fragments rétrospectifs
Novembre 2016, en partance de Toronto



A l'image du continent canadien et de sa démesure spatial, les eaux du lac Ontario forment un petit océan en-dessous de mon minuscule avion. Je sens l'excitation monter : dans quelques minutes je foulerai du pied la capitale du monde. Le journaliste-écrivain Thompson affirmait, la tête bourrée d'acides et errant à Las Vegas, qu'il était à la recherche du Rêve Américain. Je suppose qu'en un sens je suis en quête du Rêve Occidental. Ou ce qu'il en reste. Si seulement il existe. Mais soudain là voilà ! Je me colle immédiatement aux hublots. New York ! Resplendissante, aux gratte-ciels couverts de lumière, si fiers, si dressés, immenses et innombrables, comme une gigantesque forêt urbaine de métal et de verre. L'avion plane tranquillement au-dessus de la cité, me laissant le loisir d'épancher ma soif d'observation. Il vire ensuite de bord pour atterrir à l'aéroport intracontinental. Mes pieds rentrent alors en contact avec le sol new-yorkais. Ça y est, me voici au cœur du mythe !

 

Confortablement installé dans un hôtel du Queens, je visite le centre si dense de Manhattan (je n'ai jamais avancé aussi lentement en milieu urbain), Brooklyn et ses ponts qui se pointent peinards à chaque détour de rue, mais aussi Greenwich Village, Wall Street, Harlem, le Bronx. Tant de noms ! Tant de noms fameux, célèbres, entendus, réentendus, encore et encore, résonnant en chaque Occidental comme de vieilles connaissances, tandis que leur architecture semble étrangement familière à notre regard. Chaque nouveau nom me fait l'effet d'une étape de plus dans mon pèlerinage au cœur de la mythologie occidentale. Les Beats ont marché ici, Kerouac, Ginsberg et Cassady y ont dansé, bu, hurlé jusqu'à plus d'heure, tandis que des milliers d'acteurs défilaient dans ces rues pour tourner chaque nouveau film s'exportant aux quatre coins du monde. Cité immanente, cité permanente.

 

Mais New York est ici, maintenant, sous mes pieds, et tout autour de moi.

Alors vibre la nuit américaine, que jamais ne s'arrête,

ô rencontres nocturnes, ô délicieuses nuits,

saisis-nous jusqu'aux lendemains.

 

 

Adrien Faure

 

 

 

17/09/2017

Flashs de voyage

 

 

Nuit du 4 au 5 septembre 2017

 

Sensation d'écrasement. L'avion turbule, semble tourner bizarrement. Est-ce qu'on tourne en rond ? Les hauts-parleurs grésillent quelques fragments de japonais, mais je ne comprends strictement rien aux explications. Je ne parle évidemment pas japonais ! Je me morfonds en pensant que périr dans une compagnie d'aviation au nom aussi ridicule que Peach, dont les sièges et la carcasse sont entièrement recouverts d'une couleur lilas, est vraiment peu glorieux. Par chance, l'oiseau low cost poursuit son vol vers les lueurs de la plus grande des mégapoles du monde humain.

De Seoul à Tokyo, toujours plus à l'Est. Au temps du kérosène-roi, il n'y a plus de limite aux routes que nous empruntons. Nous sommes tous des cosmonautes, des géants, traversant l'espace et le temps sans aucune difficulté. Apothéose de la civilisation avant la chute climatique ? Je ne serais en tout cas pas de ceux qui n'auront pas su goûter à ses charmes quand ceux-ci s'offraient à eux. 



Fin août 2017

 

En Corée, il y a peu d'étrangers. Vraiment peu. Le multiculturalisme est un truc d'Occidentaux, en Corée on est plutôt carrément branché mono-culturel. Du coup, mes premiers pas en Corée me font l'effet d'une entrée sur scène. Seul étranger dans le métro, des dizaines de paires de yeux me zieutent sans trop de gêne. Un peu narcissique, j'en profite pour prendre quelques poses. Toute cette attention sans avoir à faire le moindre effort ! Bienvenue au théâtre de rue amateur pour jeunes Occidentaux. Et quand vous croisez un compère de l'Ouest, vous lui jetez un regard de connivence, de comédien à comédien, en un signe spontané de reconnaissance en notre altérité en ce lieu.

Je passe devant des restaurants. Ça sent bon, mais je ne comprends rien aux menus, rédigés entièrement en coréen. Tant de mystères gustatifs se cachent derrière tous ces symboles ! Mais je peux toujours commander au hasard. Ou questionner un serveur. Ou pas, car la plupart des serveurs ne parlent pas anglais. Scène amusante dans un magasin où j'essaie d'extorquer des mouchoirs à une employée flegmatique qui me regarde avec une profonde incompréhension. De toute façon il est mal vu de se moucher en Corée. Dans les convenience stores, ouverts de l'aube au fin fond de la nuit tandis qu'en Suisse on fait des drama pitoyables pour savoir si on ouvrira la Migros jusqu'à 19h ou 19h30, je me promène parmi des produits étranges que je ne reconnais pas. Je pioche au petit bonheur, tâchant de me laisser guider à la couleur et à la forme.



Début septembre 2017



Tokyo sous la pluie. Un champ d'un million de parapluies transparents et blanchâtres éclot devant moi. Qui a dit que la flore urbaine n'est pas intéressante ? Un peu plus loin, à l'aide de grands gestes pleins de manches, un garde m'empêche de pénétrer au sein du domaine impérial. Je longe les murs interdits sans apercevoir le reflet de l'Empereur, mais sa garde me surveille par delà les douves, perchée sur des miradors. Je bats sagement en retraite.

Shibuya. Incarnation du cliché que se fait l'Occidental moyen de Tokyo. Lumières partout, néons, affiches géantes, écrans gigantesques, publicités à foison, caractères japonais recouvrant tout l'horizon urbain, karaokés sur plusieurs étages, hypermarchés regorgeant de tout ce que les Hommes savent produire sur Terre, et quelques cafards évitant en zigzags habiles les chausses de la marée humaine. Si vous n'aimez pas ça, rassurez-vous, il y a aussi des temples. 




A un jour de la rentrée universitaire, je me remémore. Flashs de voyage, bribes d'images, de sons et de lumières. Visages, rires et verres qui se lèvent. Plaisirs mémoriels du voyageur de retour de la route. Plaisirs qui glissent sous la plume comme du miel sous la langue.

Jusqu'à la prochaine fois !

 

 

Adrien Faure

 

 

25/06/2017

Nomade

 

12 juin

Départ précipité en vue. Je relis une ultime fois mon dernier travail que j'expédie par email à mon professeur. Je fourgue quelques affaires dans une grosse valise marron. Il faut dormir.

13 juin

L'avion m'emmène, comme de rien, sur un autre continent. Quelques minutes plus tôt j'ai décidé au dernier moment de prolonger mon séjour d'une semaine. On n'est jamais parti assez longtemps.

16 juin – 25 juin

Départ de Toronto. On erre, de ville en ville, scrutant les pierres des maisons, mitraillant l'albâtre, usant ses talons dans de nouveaux décors urbains. J'apprends l'histoire du pays. Entre chaque ville je vois défiler d'immenses plaines, forêts, champs, lacs. Vastes amas de natures s'accumulant devant les fenêtres des trains et des autobus pour mieux assoupir l'innocent spectateur jetlagué.

De portes en portes. On achète des codes et les portes s'ouvrent. Il n'y a plus d'hôtels, mais des codes. Plus de réceptionnistes, mais des messages échangés entre les portes. Et chacun de s'évaluer à coup d'étoiles et de commentaires, tâchant de sauvegarder du mieux possible sa réputation.

19 juin

Ottawa est une ville assez mystérieuse, bien loin du caractère commercial, affairiste et affairé de Toronto la grande. Cette cité pullule de symboles. La licorne écossaise est partout et une flamme liquide brûle sans discontinuer au centre de trois châteaux de pierre sur une colline. La nuit d'innombrables statues vous encerclent et dansent une gigue autour de vous.

24 juin

Fait prisonnier par la pluie devant ce qui pourrait être un garage à Québec. J'écris en attendant qu'elle cesse.


Adrien Faure

 

 

22/05/2017

Carnet

 

 

 

 

 

je n'ai guère de talent que celui d'avoir su

en reconnaître l'absence chez moi

et j'en retire

un certain plaisir

guère de talent ne signifie pas que l'on ne peut

en donner

l'illusion

être talentueux pendant deux heures

les autres me l'accordent

mais je ne saurais atteindre la postérité

je suis bien trop vivant

mais même le médiocre ne devrait pas se passer

d’écrire

 

l'écriture c'est quand la contemplation devient

exaltation

et ça

même le minable

en est capable

regardez moi

 

la banane sur le coin de la table

pourquoi j'aime tant sa chevelure rousse

les gâteaux chauds de nos mères

la voix qui pousse à écrire

la notre en fait

on espère s'en délivrer

et en le faisant on se sauve

c’est le seul moment

se parler

à soi même

a du sens

on se retrouve face à nous même

devant ce miroir de papier

et on se rend compte

que l'on ne se connaît

pas si bien

des mots qui jamais

n'auraient eu l'audace

de s'échapper

coulent à flots

et nous révèlent à nous même

mais il ne faut pas se contenter de regarder s'épandre les flots

il faut y plonger

voir s'y noyer

prenez le risque d'écrire

de vous ridiculiser

 

ayez des carnets

toujours un ou deux

et le stylo qui va avec

une parcelle de vous

dans votre poche

un ami

à tout moment

vos pensées

vous paraîtront plus claires

et des fois même

plus intelligentes

le carnet n'a pas de forme puisqu'il les contient toutes

un dessin

un gribouillis

quelques mots de travers

des phrases même

 

imaginez vous

pris d'une frénésie soudaine

des idées fusant dans votre esprit

saisissez vous de votre carnet et d’un stylo

et laissez alors votre main

guider

votre esprit

 

 

 

 

 

 

 

Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

 

 

 

 

 

18/05/2017

Vertigineuses mises en perspective

 

 



Kevin Mulligan a dit un jour que tout ce qui existe se ressemble car tout ce qui existe partage la propriété d'exister. Quid de la Cause Première comme liant de cette ressemblance ? Cette considération et d'autres, je vous les partage aujourd'hui à travers une fascination toute métaphysique face à l'existant qu'exprime en quelques lignes mon camarade Maxime Mercier.
Bonne lecture ! AF

 





Il m'arrive fréquemment d'avoir du mal à maintenir mon attention, et je me demandais pourquoi... Il m'est récemment apparu une première explication. J'ai alors écrit le texte ci-dessous qui est à la fois la démonstration de ma curiosité, de ma perplexité et de mon ignorance.

Il me semble que ma propension à me déconcentrer vient en partie du fait, qu'à partir de détails dans mon environnement, j'ouvre un champ réflexif porteur de digressions vertigineuses, du fait de la complexité qu'ils impliquent.
Je ne les conçois pas comme des îlots déconnectés les uns des autres (cela m’apparaîtrait, soit dit en passant, comme une aporie), bien au contraire.

Il y a un certain sentiment de fascination et de stupéfaction que je ressens à l'égard de tout l'univers, mais également à l'égard de nombreux éléments du quotidien que je suis amené à rencontrer : le soleil, les chiens, les pommes de terre, les ordinateurs, les boules de bowling, les montagnes, etc. Ces différentes entités, prises pour exemples, ont de prime abord une absence de concordance les unes envers les autres, une radicale imperméabilité entre elles. Or, je pense que cela est faux ou vrai, selon que l'on se focalise sur la causalité ancestrale qui les unit, ou selon que l'on se focalise sur leur subtile particularisation.

Même les êtres vivants et la matière inerte, même les humains et les cailloux, les coccinelles et la poussière, les poissons et les étoiles, ont le point commun d'être les enfants des origines. Le fait est que j'établis une, puis des causalités. Car ces éléments sont contenus dans ce même univers, ils en sont les émanations multiples. L'étrangeté du monde tient au fait de la diversité contenue dans un tout. Outre ces milliards de singularisation, il est vertigineux de penser à leur généalogie, de considérer qu'elles sont toutes des effets de processus causaux, s'inscrivant dans un processus global semblant bien improbable.

Il y a comme, pour moi, une partie du tout dans chaque manifestation matérielle particulière, en raison des regroupements par arborescences, que j'effectue.

L'existence de la matière même, que je conçois comme la seule chose qui soit, part vraisemblablement d'un tronc commun à partir duquel se sont développées et se développent encore, d'incommensurables ramifications. Il s'ensuit que cette fascination à l'égard de toutes les connexions, même celles pouvant être les plus contre-intuitives, me conduit aussi à terme, à une fascination à l'égard des origines mentionnées précédemment, et j'en viens à me poser cette question : comment, outre le fait que l'existence ait pu succéder à la non-existence, l'unique et l'infime ont-ils pu s'étendre et se répandre et devenir le diverse et le plusieurs ?

Je ne peux ainsi que difficilement penser aux parties sans penser à la totalité. Dès lors, chaque parcelle de la réalité, perçue ou remémorée, est susceptible de m'absorber, et est à elle seule tout un continent, sans contours définis.

J'ajouterai pour finir, que, faisant partie de cette totalité recouvrant bien des mystères, il m'arrive de me trouver moi-même étrange. Je me perçois, en me touchant, en m'observant, en m'écoutant, en me sentant. Je m'expérimente au quotidien.

J'introspecte aussi, je pense, et je pense au fait que je pense. Je pense au fait que j'ai un cerveau, et que c'est ce cerveau qui me permet de penser, et j'en rigole. Puis je me demande, les yeux écarquillés : quelles peuvent bien être la ou les causes premières de la matière que je suis ?

 



Maxime Mercier

 

 

 

 

02/05/2017

Le Moderne

 

 

 

 

il est content pour rien

de cette drôle d’époque

moi je suffoque

je me moque

lui il soliloque

sur la modernité

il l’aime il y est né

qu’ai-je raté si ce n’est le train du siècle

pardonnez mon retard

rêveur

je nageais dans les odeurs

des usines et des ménagères

des disques et des vieux livres

des vieilles guêtres et des vieux êtres

car ils n’ont pas livré tous leur secrets

je prendrais bien celui de 9h

mais je suis anglais

 

 

 

 

Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

 

 

01/05/2017

Au jardin des drogues légales : le café

 

 

 

 

Noir, bien noir,
tassé, bien tassé,
chauffé jusqu'au dernier gargouillement vaporeux,
écumez-le pour en extraire le breuvage,
la liqueur dopaminergique.

Il accompagne, persévère, soutient,
l'acte d'écrire
il saisit la main et lui donne la force de dessiner les signes,
les mots désirés
il soulage l'insomnie, éveille l'esprit souffreteux,
appuie le vaillant qui traverse en trombe sa journée.

Sombre ésotérisme
Plaisir énergétique
Combustible de l'intellect
Il faut nourrir le cerveau :
on lui donnera du café.

Tasses, grandes ou petites,
Parsemé de sucre,
Gros cristaux de canne
Goulu et vivifiant.

Et sur la fin s'entassent les débris de l'émulsion soyeuse,
la marée non souhaitée
les armadas de cuillères salies et souillées,
et ces tissus de lianes qui s'accrochent
champignons voraces,
parasites agrippés aux parois.

Ainsi, du céleste de sa création,
au plaisir terrien de sa consommation,
en passant par ses effets créateurs,
sans oublier le grand nettoyage,
je vous donne le cycle du café.

 

 

 


Adrien Faure

 

 

 

14/04/2017

Aveu

 

 

 

 

j’ai souvent pensé

à mettre des points.

 

à faire des strophes

A mettre des majuscules.

Même ajouter, par moments,

de la ponctuation.

 

faire des phrases

en somme

mais je

n’y arrive

pas

 

 

 

 

 

 

 

 

Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

 

 

 

 

24/03/2017

Le maître du swing

 

 

 

 

Gravière, 2015. Des corps vibrent sur la piste de danse, des bras se tendent, des jambes s'arquent, des visages s'enfoncent profondément dans le rythme de la musique, des pieds voltigent, et partout le swing se trémousse et émousse les sens. La jeunesse genevoise, de 16 à 35 ans, est là, enflammant la nuit et étincelant d'une énergie sauvage. A la musique, un homme, l'homme le plus énergique de la soirée, et c'est lui, DJ Mitch, 70 ans, maître du swing en Suisse romande.

 

Mais d'où sort-il en fait ?

 

Michel Caillat est né le 22 avril 1945 à Winterthur. Son père était représentant de commerce en machines à coudre. Après avoir déménagé à Genève à 4 ans, il y effectue sa scolarité. Dès 16 ans, il travaille comme auxiliaire à la Poste les dimanches pour 50 francs par jour. A 21 ans, son père décède et il trouve un emploi comme enseignant de français, d'histoire et de géographie au cycle, bien qu'il n'ait que la matu en poche - merveille du marché du travail de l'époque. En 1968, il rejoint le Groupe de Luttes Internationales, un collectif gramscien-luxembourgien-libertaire, dont les réunions durent parfois de 8 heures à 2 heures du matin, qui milite pour la création d'un centre autonome culturel et manifeste contre la guerre au Vietnam.

 

Années 70. Avec la crise et un marché du travail en berne, on lui demande de passer une licence. Il s'exécute et obtient une licence en géographie en 1978. Pour pouvoir enseigner au collège, il passe en 1985 une deuxième licence, en histoire cette fois-ci. En 2000, à 55 ans, il obtient un crédit du Fonds National de la Recherche Suisse pendant 5 ans pour commencer une thèse sur l'Entente Internationale anticommuniste. Il la soutiendra en 2013.

Pendant ces années de recherche et de fouilles d'archives, il profite de ses nouveaux horaires, complètement libres, pour commencer à mixer, avec une première au Rhino en 2002. Vers 2010, à 65 ans, surfant sur la vague electro-swing qui déferle sur l'Europe, de grands établissements genevois commencent à l'inviter, et, en 2013, il devient DJ-résident à la Gravière. Depuis 1 an, il mixe au moins une fois par semaine, et parfois 3 soirées en continu, que ce soit à Genève, Lausanne, la Chaux-de-fond ou Berlin.

 

Sa musique, qu'il qualifie de noire américaine et des Caraïbes, s'étend temporellement de 1920 à 1970. Cette musique, elle est née dans les cabarets et les dancings de l'époque, durant la Prohibition. Pour écouler leur stock d'alcool et blanchir leur argent, les gangsters américains achetaient ce genre d'établissements et, pour réduire les coûts, engageaient essentiellement des employés Noirs. De très grands artistes Noirs s'y retrouvent pour survivre, dans le contexte raciste et ségrégationniste de l'époque, et y créent cette musique dansante que nous affectionnons tant aujourd'hui.

 

Le maître du swing est aussi un cycliste invétéré et un inconditionnel de la Critical Mass, ce grand rassemblement mensuel mondial de la mobilité douce. D'ailleurs, c'est là où je l'ai rencontré, avant de rejoindre moi-aussi le cortège de ses fans, qui viennent l'entendre mixer, et taper du talon.

 

 

 

 

Cet article fut à l'origine publié dans le Diurnambule

 

 

 

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23/03/2017

Par ordre du Ministre de la Guerre

 

 

 

le porteur du présent appel

est invité à se munir

d’une paire de chaussures

d’une ceinture

d’une chemise

d’une cuillère

d’une fourchette

il n’en faut pas moins

pour mourir à la guerre

 

 

 

 

 

 

 

 

Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

 

11/03/2017

Éternellement jeune

 

 

A quinze ans, j'ouvre les yeux pour aspirer goulûment l'air de la vie, la vraie, celle qui sonne et fait trébucher, celle qui t'emmène à la rencontre du monde, dans des tripots infâmes, dans des dancefloors bondés, dans des lieux inconnus plein de promesses d'un futur qui ne se terminera qu'aux lueurs d'un matin chancelant, entouré de nouveaux visages, comparses d'une nuit ou comparses d'une vie. On regrette son âge, trop jeune, trop frêle, trop adolescent : quinze ans c'est toujours trop jeune. Et puis, à seize ans, on est légalisé. On devient un individu légal, qui traîne légalement dans les tavernes et ne travestit plus sa carte de transport public au supermarché pour acheter son pacson de bières. On boit cul-sec, on descend des bouteilles translucides qui arrachent la gorge et l'esprit, on a franchi la première étape. Sweet sixteen.

Dix-huit ans, majeur, vacciné, et fauché. Un vrai jeune quoi, officiellement jeune. Officiellement citoyen aussi, pour ce que ça veut dire à cet âge, c'est à dire pas grand chose. Dix-huit ans, c'est plaisant, c'est le début d'un début de considération venant du monde extérieur, c'est à dire tous ceux qui ont davantage que dix-huit ans, c'est à dire quasiment tout le monde. C'est le début. On avance un peu et nous voilà à dix-neuf ans, qui ne fait pas rêver, mais qui ne dérange pas plus que ça. Soirées et frasques s’enchaînent, en voie de routinisation. Et viennent les vingt-ans, l'université, les études, les amphithéâtres, la révolution, les manifs, classique quoi. A vingt-ans, on va changer le monde, on va le plier à sa volonté, parce qu'il ne nous fait pas rêver, avec ses promesses de contraintes et de responsabilités à venir, avec ses rues pleines de gens moins jeunes que nous, par trop sérieux, par trop cravatés, par trop anesthésiés. Morne morosité courant les rues annonçant la venue de temps non désirés. Alors on brandit Marx, Lénine et Bakounine, et on annonce au monde qu'il a été aboli et reconstruit selon nos désirs et nos aspirations ; aujourd'hui, demain, maintenant. Parce qu'on veut vivre, parce que ce serait sûrement mieux autrement, parce que le rouge nous va mieux au teint. Mais le monde s'en fout.

Vingt et un an. Plutôt sympathique comme âge ; la majorité aux US, la majorité partout donc. Mais bon, avant on croyait que la vie s'arrêtait à vingt ans, alors on se pose des questions. Et maintenant ? Et après ? C'est quoi le plan ? C'est quoi le prochain trip ? Les questions se fondent dans les études, car les études résoudront tout, c'est certain puisque la connaissance est tout. Mais les études posent de nouvelles questions et on a vingt deux ans. Vingt-deux ans, un âge non inclus dans notre software : on a pas signé pour ça. On a signé pour avoir vingt ans et ça s'arrête là. Il faut recomposer, repenser, revoir. On était jeune jusqu'à vingt ans, on le sera jusqu'à vingt-cinq ans. Après tout, les études sont censées s'arrêter à vingt-cinq ans, qu'on nous a dit, un jour, quelqu'un, au coin d'une table.

Mais voilà, le corps, le temps, le monde, rien ne se plie à l'impuissance de la volonté. On passe les vingt-trois, les vingt-quatre, mais rien n'y fait : on a vingt-cinq ans, inévitables vingt-cinq ans. Du coup on a décidé qu'on serait jeune jusqu'à trente-cinq ans. On s'est offert dix ans, gratis, comme ça. Jeune, et donc sans enfants, car les enfants ça coûte cher, ça prend du temps, et moi j'en ai besoin pour faire le tour du monde tant qu'il y a du pétrole. Et pour rester jeune. Kerouac a pris la route à vingt-cinq ans, Ginsberg a prononcé Howl à vingt-neuf ans et Bukowski n'a pas publié grand chose avant cinquante-cinq ans. Ils sont sympas, ils m'ont laissé une marge. Une marge où je serai jeune. Éternellement jeune.

 

 

 

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